La création en confinement

En quoi consiste l’acte de créer ? Quelle est l’incidence de la situation de distanciation physique sur les étudiants-artistes ? Nous avons interrogé les étudiants en arts pour comprendre comment ils ont vécu leur expérience de création dans cet espace de confinement. Témoignages inspirants.

L’auteure de ce texte, Sylvie Morais, est professeure en théorie de la formation artistique à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et chercheuse au Collectif de recherche en enseignement des arts (CRÉA).

Quand on pense aux enjeux et aux bienfaits de l’art, on se réfère souvent uniquement à des approches psychologiques et sociales, lesquelles consistent à dire que l’art fait du bien ou que la création pourrait aider la personne à s’exprimer. Toutefois, de nombreux témoignages confirment que peu importe le mode d’expression, « l’art est au plus près du vivant ». Cette perspective a été théorisée par les neurosciences modernes. L’expérience de la création met la personne en interaction avec elle-même, avec les autres et avec l’environnement, dans un mouvement dynamique d’actualisation et de potentialisation. 

Au début du confinement, tous les étudiants en arts se sont retrouvés – comme nous tous – consternés. Avec l’isolement, l’inquiétude s’est installée, accompagnée d’un sentiment de « mal-être ». « Je me sens affecté, immobile et contraint », nous dit Patrice. 

L’atelier, les matériaux et les outils ne sont plus les mêmes. L’habitude de « créer en collectivité » (Erika) et de « se comparer aux autres » (Marie-Pier) a disparu, avec l’absence de proximité physique. 

Affectés par cette pandémie, ils ont tous mis leur créativité en veille. Loin d’être simple ou fulgurant, le geste de création est un trajet, un cheminement, une histoire qui se dessine. La pandémie leur apparaît comme une entrave à ce processus, et les étudiants des arts sont brimés dans leur itinéraire existentiel de création. L’art est une expérience.

Se situer, se relier, interagir, s’engager, se réguler

L’étudiant créateur est toujours en liaison et en résonnance avec le monde. Peu à peu, il laisse son nouvel environnement agir sur lui. Il s’engage dans des actes de création simples et spontanés, avec ce qui est à portée de main. Tout est bon pour relancer la création : sacs de plastique, bouts de crayon, pinceaux, etc. 

Julie expérimente : « Je bricole, un peu. Je m’amuse, enfin ». Dans son expérience, c’est de l’intelligence qui s’amuse, avec du lâcher-prise. 

Les étudiants se redécouvrent créateurs, mais autrement. 

De même pour Patrice, artiste visuel habitué à la sculpture, qui s’est mis à « créer par l’écrit ». Et cet engagement en création lui procure de la satisfaction, du plaisir. 

L’art peut rendre heureux. Comme si la dynamique de création arrachait les artistes à la pesanteur de la situation et leur permettait de se réguler, dans une sorte d’adaptation créative. Grâce à la création, ils vont vers un état affectif et cognitif beaucoup plus stable. Ils ressentent du soulagement, sont moins tourmentés et parlent même d’une nouvelle respiration. L’art relie avec ce qui nous entoure.

Échanger, partager, rencontrer, apprendre, transmettre

Dans ces dernières semaines, nous avons pris, malgré nous, un virage technologique à grande vitesse. En arts, les étudiants ont déjà reçu une formation leur permettant d’acquérir les savoirs technologiques et de les utiliser en contexte de création. Ils peuvent miser sur ce simple outil qu’est leur téléphone pour photographier, faire de la vidéo ou faire des montages de son. Et les transmettre. Car c’est surtout pour partager qu’ils se mettent à créer. 

Pour être ensemble dans ce qui nous unit, Audrey raconte qu’elle crée « par besoin d’être avec vous ». Elle se met en projet de diffuser des dessins, un par jour, et elle attend les commentaires. 

Partager avec ceux dont on avait oublié l’existence et provoquer de nouvelles rencontres. Les étudiants en arts se redécouvrent créateurs dans un nouveau rapport aux autres. Créer accroît notre humanité, dira Patrice, qui s’attache à « partager les solitudes », avec ce qu’il nomme de la « téléprésence ». 

Paradoxalement, dans cette distanciation physique, ces créations en ligne nous rapprochent les uns des autres. Elles invitent à porter attention à l’autre avec plus de sensibilité et de bienveillance, sans doute. 

Créer « pour aimer plus », ajoute Audrey. 

L’art développe l’empathie.

Ressentir, comprendre, intégrer, se souvenir, imaginer

Depuis le début de la pandémie, les étudiants en arts comprennent que créer est un événement. Ils sont responsables du sens qu’ils donnent au réel. Et puis, il faudra bien continuer à rêver, dit Fanny, qui tente de « s’émerveiller dans l’ordinaire » et de transformer ses craintes en « quelque chose de beau ». 

L’élan créateur permet aussi de se construire. « J’écris pour me recréer moi-même », dit Patrice. 

Créer, c’est aussi se conférer à soi sa valeur d’être. Ils apprennent à se connaître et à aimer ce qu’ils sont, quelles que soient leurs forces et leurs faiblesses. 

Seule, Marie-Pier se libère de la « contrainte de l’autre » et intègre cet enrichissement. 

Erika dira qu’elle « découvre de nouvelles parties » d’elle-même. Vivre et créer soulèvent une même dynamique. Aussi bien dire que dans la création tout de soi-même coïncide le corps, les émotions, l’intellect et l’expérience. L’acte de créer tisse une passerelle entre la raison et l’émotion, entre le réel et l’imaginaire, entre le visible et l’invisible. 

Ce qui fait dire à Laurent qu’il est possible de « créer là où rien ne s’était encore manifesté ». 

Le secret de toute création est sans doute la rencontre de deux mondes, celui de la conscience et celui du mystère. L’art fait entrer dans la logique du vivant.

Non seulement l’art fait du bien et change les idées, mais il est en quelque sorte un mode d’existence. « De l’art pour exister, simplement », dit Fanny. 

Vous qui avez des enfants à la maison, donnez-leur la possibilité de créer. Quelques bouts de papier, des crayons et un pinceau suffisent. Ou un téléphone, une tablette, un ordinateur et la visite de musées virtuels. Grâce à l’art, vous leur aurez permis de souffler un peu et de devenir des êtres capables de se définir eux-mêmes en tant qu’individus.

Pour en savoir plus venez converser avec Sylvie Morais via le lien uqac.zoom.us/my/lequotidien, mardi le 19 mai à 18h..

Les étudiants en arts de l’UQAC suivants sont des chercheurs au Collectif de recherche en enseignement des arts (CRÉA) : Patrice Baillargeon, Laurent Krissohoïdis, Audrey Lapointe, Maire-Pier Pelletier, Erika Pelletier, Fanny Lessard, Patrice Tremblay, Julie Vola.