Je me lave les mains

« En tout cas, je me suis lavé les mains hier avant d’aller me coucher. » C’est une des premières pensées qui me vient à l’esprit peu après m’être réveillé, alors que j’ai toujours le réflexe de me frotter vigoureusement les yeux, comme si j’essayais de régler le zoom.

Je finis ensuite par sortir du lit, puis juste avant de me préparer un café et de me faire des toasts au beurre de peanuts, je fais un petit détour vers la salle de bain pour me laver les mains.

Après avoir étendu du beurre de peanuts sur mes toasts, je fais rejouer dans ma tête les dernières minutes, puis après m’être revu en train de chercher un couteau à beurre et d’avoir ouvert le pot de beurre de peanuts, je me demande : « Je devrais-tu encore me laver les mains avant de manger mes toasts? » J’y réfléchis un instant, puis même si mon cerveau me dit qu’il y a toujours bien des limites à capoter, une force invisible me guide une fois de plus vers la salle de bain, et l’instant d’après, je suis encore là à me laver les mains.

Je mange ensuite mes toasts, puis comme Billy fait trop pitié à me dévisager avec ses gros yeux et son gros nez, je lui donne mes croûtes avant de lui flatter joyeusement la tête. Là, je repense à toutes les conneries que Billy fait chaque fois que nous allons marcher dehors et plus j’y pense et plus il y a de chances qu’il se soit frotté sur un Kleenex infecté à la COVID-19 ou une autre substance contaminée et sans même avoir consciemment décidé de le faire, je me rends compte que je suis une fois de plus dans la salle de bain, en train de me laver les mains.

Un peu plus tard dans la journée, je décide d’aller me promener avec Billy, puis au moment de mettre mes bottes et d’attacher mes lacets, je me dis que tout ça a peut-être été contaminé. Je pense aussi la même chose en enfilant ma tuque et mon foulard, et j’y pense encore plus au moment de «zipper» ma veste d’hiver.

Lorsque je suis de retour à la maison, j’ouvre la porte en utilisant la manche de mon manteau, puis je la referme d’un bon coup de fesses. J’enlève ensuite mes bottes, tout en me servant de mes épaules afin de m’appuyer sur le mur du garde-robe d’entrée, puis une fois que j’ai enfin fini de tout enlever, je me dirige avec empressement vers la salle de bain… pour me laver les mains.

Comme je ne veux pas me compliquer la vie, je décide de me faire une espèce de plat de nouilles asiatiques dans lequel il suffit d’ajouter un peu d’eau bouillante. Or, après avoir laissé cuire les pâtes par l’eau bouillante, je suis saisi d’un frisson de terreur au moment de commencer à manger, car je me demande alors si le contenant que je tiens dans mes mains a été contaminé par une personne malade qui l’a taponné à l’épicerie. Je me dis ensuite que de toute façon, je vais manger avec une fourchette, mais je finis quand même par me téléporter malgré moi dans la salle de bain, afin de me laver les mains.

Après avoir fini de manger et avoir jeté le contenant de nouilles, impossible de résister à la tentation de me laver les mains.

Je me rends alors compte que je suis en train de m’essuyer les mains avec une débarbouillette que je juge suspecte, puis une espèce de comité dans ma tête convient qu’il serait préférable de répéter l’opération, juste par précaution.

Je ferme une lumière, je me dis qu’il faudrait peut-être que je me lave les mains.

Je regarde un truc sur mon téléphone et j’ai l’impression d’avoir mis mes mains dans un baril de produits toxiques.

Je ferme ma porte de bureau et c’est comme si mes mains étaient devenues deux pistolets qui pointaient sur moi en permanence.

Et juste pour ajouter au ridicule de la situation, c’est maintenant impossible pour moi de ne plus être obsédé par la propreté de mes mains, car plus je les lave et plus elles s’assèchent et plus elles me font mal.

Puis, lorsque vient le temps d’aller me coucher, je les lave une dernière fois avant de les soulager avec un peu d’huile de coco. Faudra que je m’en souvienne demain matin avant de me frotter les yeux.