Vous êtes donc où ?

ÉDITORIAL / Comment expliquer que si peu d’intervenants socioéconomiques n’aient encore manifesté leur inquiétude quant à la menace que représente la mise en place d’un éventuel lien ferroviaire entre Dolbeau-Mistassini et Baie-Comeau ? Comment se fait-il qu’encore une fois, seul le directeur général de Port de Saguenay, Carl Laberge, ait sonné l’alarme, réagissant à l’aide accordée par Ottawa pour financer l’étude de faisabilité du promoteur QcRail ?

Certes, le député conservateur Richard Martel a lui aussi dénoncé l’octroi gouvernemental, mais il est entendu qu’à deux mois des prochaines élections, ce dernier fustigera toute annonce faite par les libéraux. Cela dit, les autres décideurs et supposés défenseurs du développement au Saguenay–Lac-Saint-Jean, vous êtes donc où ?

Car, si elle se concrétise, la voie ferrée vers la Côte-Nord, qui nécessitera des investissements totalisant 1,6 milliard de dollars, deviendra une option concurrentielle pour le port en eau profonde de Grande-Anse, à Saguenay. Des entreprises telles Arianne Phosphate et autres minières qui exploitent le Nord québécois pourraient alors être tentées par Baie-Comeau, qui offre un accès direct au Saint-Laurent.

Dans le contexte où de plus en plus de voix s’élèvent en faveur de la protection du fjord et des espèces aquatiques qui le peuplent, notamment le béluga, Port de Saguenay avait besoin de tout sauf d’un rival de cette importance.

La loi du libre marché préconise la multiplication des options, à la faveur des investisseurs potentiels. Cela ne veut cependant pas dire qu’il faille accepter, comme région, de se laisser tirer le tapis sous les pieds sans même réagir ; d’être cocu content.

Un mutisme stupéfiant

Préfets, maires et membres de la communauté d’affaires sont-ils devenus si résilients ? En 2016, le gouvernement Couillard a déclaré le port de Grande-Anse comme étant l’une des seize zones industrialo-portuaires dans le cadre de la Stratégie maritime du Québec. À l’époque, tous ont applaudi cette reconnaissance, espérant qu’elle se traduise par l’arrivée de nouveaux investisseurs. À peine trois ans plus tard, il est étonnant de constater un tel niveau de timidité de la part de ceux et celles qui ont le mandat de défendre nos intérêts. À moins qu’ils aient déjà lancé la serviette sur Grande-Anse. Ou est-ce plutôt parce qu’ils ont choisi de s’asseoir sur leurs lauriers, se contentant des promesses de Métaux BlackRock et de GNL Québec ? Dans ce cas, il serait sage de leur rappeler qu’aucun de ces grands projets n’est une certitude absolue, bien au contraire. À preuve, la direction de Métaux BlackRock annonce samedi qu’elle reporte de six mois la construction de son usine de Grande-Anse. Histoire à suivre...

Le développement d’une infrastructure comme la zone industrialo-portuaire exige un effort ininterrompu. Comme le mentionnait le directeur Carl Laberge, il a fallu quatre décennies pour mener Grande-Anse à son état actuel. Et là, pour reprendre ses termes, « on nous demande comme région de regarder passer le train » ?

Le mutisme stupéfiant de nos élus, dans ce dossier, est symptomatique d’un Saguenay–Lac-Saint-Jean beaucoup trop tolérant, qui refuse de défendre jalousement ses acquis et son développement.

Suis-je le seul à m’ennuyer de la Conférence régionale des élus (CRÉ), qui agissait comme chien de garde de nos intérêts ? À l’époque, les employés de cette organisation auraient sans doute alerté les maires de la région et orchestré une stratégie ; une prise de position. Mais comme le veut l’expression consacrée, on ne se rend compte de l’importance des choses que lorsqu’on les a perdues.