Une menace réelle et inquiétante

ÉDITORIAL / Maintes fois, l’industrie de l’aluminium a crié au loup, nous laissant perplexes devant son argumentaire. Cette fois-ci, par contre, les inquiétudes manifestées par le président de l’Association de l’aluminium du Canada (AAC), Jean Simard, et son homologue du Syndicat national des employés de l’aluminium d’Arvida (SNEAA), Alain Gagnon, sont amplement justifiées, alors qu’Ottawa s’apprête — si ce n’est déjà fait au moment où vous lirez ces lignes — à signer les modifications apportées à l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM).

Pour les producteurs canadiens de métal gris, l’abandon anticipé de la Règle d’origine (Rule of origin), qui prévoit que 70 % de l’aluminium et de l’acier destiné à l’industrie automobile soient fabriqués en sol nord-américain, risque d’avoir d’importantes conséquences sur l’avenir de cette filière au Québec. La menace touche particulièrement le Saguenay-Lac-Saint-Jean, où Rio Tinto produit annuellement 1,2 million de tonnes, soit plus du tiers de la production totale au Canada, qui était de 2,9 millions de tonnes en 2018.

C’est le Mexique qui a exigé que l’aluminium soit retiré de la Règle d’origine. Importateur de métal primaire, le Mexique ne retire aucun bénéfice à maintenir cette clause dans sa forme initiale, bien au contraire. Ce rempart l’aurait empêché de demeurer la porte d’entrée continentale pour les grands exportateurs que sont la Chine, la Russie et les Émirats arabes unis. Le Mexique souhaitait conserver ce statut de « passoire » et visiblement, personne n’a été en mesure de l’en empêcher.

Pour l’instant, toutefois, rien n’est encore scellé. L’information tombe au compte-gouttes et c’est pourquoi nul n’a encore déchiré sa chemise sur les tribunes nationales. Mais en admettant que l’aluminium ait bel et bien été écarté de l’ACEUM, comme le laissent entendre différentes sources médiatiques depuis lundi, une levée de boucliers s’impose afin que la Chambre des communes ne ratifie pas le document, une étape prévue à la fin janvier. Le gouvernement Trudeau ne doit sous aucun prétexte sacrifier l’aluminium, même si sa production se limite aux seules provinces du Québec et de la Colombie-Britannique.

En mars 2018, Justin Trudeau s’est engagé à protéger l’aluminium canadien avec la même ardeur que l’acier. Il amorçait alors, au Complexe Jonquière de Rio Tinto, une tournée pancanadienne visant à contrer l’imposition de tarifs douaniers par les États-Unis.

Cette fois-ci, son gouvernement devra à nouveau se tenir debout coûte que coûte, dans un mariage à trois au sein duquel il sera isolé. Certes, la tâche ne sera pas facile et l’échéancier sera extrêmement serré, mais un nouvel accord de libre-échange ne peut se concrétiser sans une protection accrue de l’aluminium du Canada. L’enjeu est non seulement économique, mais également environnemental puisque l’aluminium canadien, produit exclusivement avec de l’hydroélectricité, est le plus écoresponsable de la planète. Sans traçabilité, sans règles définies, cet atout qui s’inscrit dans la lutte aux changements climatiques n’aura aucune valeur significative. Mais allez faire comprendre cela au président Donald Trump et à son homologue mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador…

Bref, la situation est plus que préoccupante. À moyen et à long terme, un pacte permettant l’ouverture sans restriction de nos frontières pour l’aluminium étranger risque fort d’engendrer un exode des transformateurs nord-américains vers le sud du continent, au royaume de la main-d’œuvre bon marché. C’est écrit dans le ciel, comme le veut l’expression consacrée. Or, si un tel scénario se matérialise, y a-t-il lieu de croire que l’industrie du métal primaire deviendrait, elle aussi, plus réticente à investir plus au nord afin d’accroître sa production ? Poser la question, c’est y répondre.

Elle est là la menace, et elle est plus réelle que jamais.