Une bien triste résilience

ÉDITORIAL / Le Saguenay-Lac-Saint-Jean est-il devenu à ce point résiliant qu’il n’ose même plus prendre la parole lorsque le ciel lui tombe sur la tête en pièces détachées?

Il n’y a pas si longtemps, la fermeture indéterminée de l’Usine Dubuc par Rio Tinto aurait engendré une multitude de réactions d’élus, d’acteurs du monde socioéconomique, de représentants syndicaux et d’observateurs offusqués. La compagnie aurait été prise à partie et aurait été contrainte à expliquer sa décision cent fois plutôt qu’une. La valeur de nos ressources naturelles, lire les avantages hydroélectriques qui lui sont accordés, aurait immédiatement été quantifiée et comparée au nombre sans cesse décroissant d’emplois de qualité rattachés à la grande entreprise.

C’est la sortie publique du conseiller municipal et ancien président syndical au sein de Rio Tinto (Alcan), Jean-Marc Crevier, publiée dans notre édition de mardi, qui fait réaliser à quel point les forces en place, en ce moment, regardent le train passer sans ouvrir la bouche.

Même la mairesse de Saguenay, Josée Néron, n’a rien dit, sous prétexte qu’elle « manquait de temps pour commenter la situation ». Ça ne s’invente pas !

Pourtant, nul besoin d’être féru d’aluminium pour comprendre l’importance de cette unité de production, qui ne se résume pas à la vingtaine d’employés qui seront redéployés à l’intérieur des usines de Rio Tinto. Une simple recherche sur Google donne accès à différents articles fort éclairants sur le sujet. Par exemple, a-t-on déjà oublié que sans l’Usine Dubuc, Ceradyne Canada ne se serait pas implantée à Saguenay, en 2006 ? L’entreprise californienne avait alors besoin de composite à matrice métallique (CMM) renforcé de carbure de bore.

A-t-on oublié qu’il y a moins d’une décennie, Dubuc était encore considérée comme le chef de file mondial de la fabrication de barres omnibus destinées aux alumineries ?

Rio Tinto l’a maintes fois répété : sa division aluminium se spécialise désormais strictement sur la production de métal primaire. Or, sous la pression populaire et politique, la compagnie a maintes fois allégé ses positions. C’est qu’avant, il n’y a pas si longtemps, le Saguenay-Lac-Saint-Jean parlait encore assez fort pour se faire entendre jusqu’à Montréal, jusqu’à Londres. Aujourd’hui, la région se terre dans un mutisme inquiétant et, plutôt que de riposter quand on l’ampute de ses acquis, elle préfère tendre l’autre joue, à la grande satisfaction de ces étrangers qui lui empruntent ses richesses naturelles.

Selon les informations officielles transmises par Rio Tinto, il s’agit d’une interruption « pour une période indéterminée ». Parfait ! Ainsi, il y a lieu de croire qu’il n’est pas trop tard pour faire quelque chose, par exemple présenter un projet d’incubateur comme celui élaboré par la Société de la Vallée de l’aluminium (voir textes en page 10).

Le conseiller municipal Jean-Marc Crevier a allumé une étincelle mardi. Mais il faudra que d’autres voix se joignent à la sienne pour convaincre Rio Tinto de donner une chance à l’Usine Dubuc, comme elle l’a déjà fait par le passé alors que Julien Gendron en assurait la direction. Comme aujourd’hui, elle était destinée à la fermeture.

Il faut de ces hommes, de ces femmes, de ces politiciens et de ces analystes investis pour forcer une grande compagnie à faire marche arrière. Et ce, même si ladite compagnie vient de recevoir une exemption environnementale afin de continuer d’exploiter ses anciennes cuves de technologie précuites.

Cependant, si la région demeure inerte comme c’est le cas présentement, si la mairesse de la plus importante ville ne trouve pas « le temps » de commenter une fermeture d’usine aussi importante sur son territoire et si nous acceptons sans questionner les explications des multinationales, nous sommes voués à un déclin perpétuel, seul destin prévisible lorsqu’on est à ce point résiliant.