Un spectacle désolant

ÉDITORIAL / Nous avions tous les éléments pour nous réjouir et espérer un vrai changement. Deux femmes au pouvoir. Une à la mairie ; l’autre à l’Assemblée nationale. La première a été élue à la tête de Saguenay après 20 ans d’un trop long règne ; la seconde a fait tomber le Parti québécois d’un trône qu’il conservait jalousement depuis 1973. Tous les ingrédients y étaient, mais la recette s’est finalement révélée indigeste.

Exit les masques et les faux sourires, la mairesse Josée Néron et la ministre Andrée Laforest sont loin d’être les meilleures amies du monde, même si dans les faits, ce sont davantage leurs cabinets respectifs qui s’affrontent en ce moment.

En soi, cette joute politique n’est pas inédite. Jean Tremblay prenait grand plaisir à décocher des flèches assassines aux députés péquistes Stéphane Bédard et Sylvain Gaudreault. Il ne manquait pas une occasion de les contourner pour s’adresser au fédéral comme au provincial. Il a aussi absorbé des ripostes cinglantes de ses deux adversaires idéologiques, lesquels ne reculaient pas devant ce maire à la langue bien affûtée. Leurs duels publics n’ont toutefois pas eu de conséquences majeures sur le développement de Saguenay. Les acteurs campaient leur rôle et ne se laissaient pas marcher sur les pieds, mais tous demeuraient animés par un dénominateur commun : l’intérêt supérieur de la grande ville.

Cette fois-ci, le scénario est différent. Chacune des antagonistes est muée par ses propres intérêts et refuse de céder le moindre centimètre. La mairesse a promis à Chicoutimi de lui donner un amphithéâtre au centre-ville ; la ministre est quant à elle catégorique, quoi qu’elle dise en entrevue : ce projet ne se fera pas dans sa mouture actuelle.

Le rapport de force favorise clairement la ministre Laforest, qui a un accès privilégié au premier ministre et à tous les membres de son cabinet. Josée Néron a donc dû prendre un autre chemin et elle aurait obtenu l’appui d’Ottawa pour présenter son projet au PAFIRS. Or, malgré l’aval de la ministre Catherine McKenna, titulaire de l’Infrastructure et des Collectivités, Josée Néron sait très bien qu’elle ne l’aura pas facile. Elle est parfaitement consciente qu’au dernier chapitre de cette saga, c’est Andrée Laforest qui aura le dernier mot.

La politique autrement ?

Étrangement, dans le milieu, ce n’est ni le nom d’Andrée Laforest ni celui de Josée Néron qui alimente les discussions présentement. C’est celui d’Éric Gauthier. Dès son élection, Andrée Laforest s’est adjoint cet ancien valet de Ghislain Harvey, l’homme fort du régime de Jean Tremblay. La nomination d’Éric Gauthier comme conseiller principal de la ministre en a laissé plus d’un perplexe, lui qui a été reconnu coupable de manœuvre électorale frauduleuse lors de l’élection municipale de novembre 2009. Ses droits de vote aux paliers municipal et scolaire lui ont d’ailleurs été retirés pendant cinq ans, conséquemment à cette histoire.

Encore aujourd’hui, cette embauche donne l’amère impression que l’ancien clan a trouvé une terre propice pour renaître de ses cendres. Jean Tremblay n’a-t-il pas milité pour la Coalition avenir Québec lors des dernières élections ? Il n’y a rien de gratuit dans la vie, surtout pas en politique.

Mais au-delà des stratégies et hypothèses, c’est la population de Saguenay, plus précisément celle de Chicoutimi, qui mérite davantage de ses deux principales élues. Parce qu’en tant qu’électeurs, il y a lieu de se sentir un peu cocus ces jours-ci ; d’être cyniques et même frustrés par ces jeux de coulisses.

Le duo Néron – Laforest peut encore accomplir de grandes choses. Les deux femmes ont maintes fois démontré leur valeur ; elles ont bouleversé des paradigmes qu’on croyait immuables. Nous avions espoir avec l’avènement de la CAQ ; nous avions espoir avec l’arrivée d’une nouvelle gouvernance à l’hôtel de ville.

Mais plus que jamais, « faire de la politique autrement » semble un concept qui n’existe que pour embellir les discours de campagne. Parce que, malheureusement, il y aura toujours ces personnes dans l’ombre qui, une fois leur pion sur l’échiquier, l’utilisent au profit de leur agenda personnel.