Un rapport qui sonne l’alarme

ÉDITORIAL / Avez-vous, comme moi, ressenti la honte en ouvrant votre journal, jeudi matin ? Saguenay, la capitale régionale, est la pire de toutes les grandes villes canadiennes en matière de violence familiale envers les enfants, selon Statistique Canada. Au-delà de la gêne et de la colère que provoque une telle étude, il y a lieu de chercher des explications pour mieux interpréter les résultats et surtout, agir en conséquence.

D’abord, rappelons les faits. Le rapport de Statistique Canada fait état de 445 jeunes victimes de violence familiale par tranche de 100 000 habitants à Saguenay, plus que le double de la moyenne au pays, qui se chiffre à 194 cas/100 000 h.

Lorsqu’analysés de façon purement mathématique, ces chiffres donnent froid dans le dos ; ils enragent. Mais abordés avec une approche plus large et une mise en contexte, ceux-ci pourraient aussi s’expliquer par une plus grande vigilance de la population régionale lorsqu’il s’agit de violence faite aux enfants.

Directrice adjointe à la DPJ du Saguenay–Lac-Saint-Jean, Geneviève Poitras évoque en ce sens l’hypothèse selon laquelle les gens de régions sont plus préoccupés par leur environnement immédiat que ceux qui vivent dans les grandes agglomérations urbaines. Conséquemment, ils seraient donc plus prompts à prévenir les autorités lorsqu’ils soupçonnent un voisin de sévir contre son enfant. Bien qu’elle n’élucide pas entièrement le problème, cette théorie tient la route. Il est vrai que dans les métropoles, la notion du vivre et laisser vivre est beaucoup plus prononcée qu’à Saguenay ou à Trois-Rivières, qui elle aussi fait piètre figure avec un taux de 427 victimes par tranche de 100 000 habitants, le deuxième pire résultat au Canada.

Le Saguenay–Lac-Saint-Jean a été le théâtre de plusieurs histoires d’horreur, au cours des dernières années, et chacune d’elles a été abondamment médiatisée. Est-il possible que la mort d’un bambin de 22 mois, décédé après avoir été battu, ou qu’une histoire comme celle de cet homme qui a fait cinq enfants à sa belle-fille, ait déclenché une prise de conscience collective ? À Trois-Rivières, faut-il rappeler la mort tragique de Cédrika Provencher ? Se peut-il qu’au moindre doute, les gens de ces deux communautés soient devenus plus enclins à dénoncer ? Personne n’est insensible à de tels récits, sources de dégoût et de soif de justice. Il n’est pas illogique de croire qu’il existe un lien entre la médiatisation de ces histoires sordides et le réflexe de dénoncer.

Il se peut aussi que les services d’intervention soient plus efficaces dans des localités de moyenne envergure, comme Saguenay ou Trois-Rivières, qu’ils le sont dans une ville comme Toronto, Montréal ou Vancouver. La proximité des gens favorise la circulation d’informations. Surtout avec l’avènement des réseaux sociaux et l’arrivée des pages Spotted, sur lesquelles tout un chacun peut, de façon anonyme, dénoncer une situation dans un secteur donné. Il faudrait voir dans quelle mesure l’émergence de telles plateformes contribue à la dénonciation de ceux qui violentent des enfants, mais il est probable qu’elles aient, à un moment ou à un autre, alerté les autorités.

Peut-être suis-je trop optimiste. Peut-être que je tente de faire mentir les données de Statistique Canada simplement parce que je refuse de croire que la situation est à ce point dramatique chez nous. Peut-être est-ce vrai, finalement, que Saguenay est l’endroit où l’on retrouve la plus grande concentration d’êtres abjects qui n’éprouvent aucun remords à abuser un enfant.

Or, quel que soit le portrait réel, qu’il se définisse par une population plus vigilante qu’ailleurs ou par une tare dans notre société, la publication de ce rapport de Statistique Canada sonne une alarme que nous ne pouvons pas ignorer. Que la violence et l’abus touchent 445 enfants par tranche de 100 000 habitants ou qu’il n’y ait qu’une seule victime par année, la situation demeurera inacceptable tant que nous n’aurons pas atteint la cible zéro. Parce qu’un enfant violenté, c’en est un de trop. Et s’il est une façon de lutter efficacement contre les agresseurs, c’est la dénonciation.

Alors, dénonçons !