Souvenirs du mur

CHRONIQUE / Quand je vois des reportages consacrés à la chute du mur de Berlin, un événement dont on souligne le 30e anniversaire aujourd’hui, mes souvenirs me ramènent à l’époque où j’ai fréquenté ce triste monument. Entre 1983 et 1986, j’ai effectué quatre séjours dans cette ville, auxquels se sont greffés deux voyages d’une durée de deux semaines chacun, dans ce qu’on appelait la République démocratique allemande (RDA).

Mon premier contact avec le mur est survenu en mai 1983. J’étais monté sur une plateforme dressée près du Reichstag, l’ancien parlement qui a retrouvé cette fonction après la réunification du pays. J’ai vu la partie de l’ouvrage qui serpentait du côté ouest, dont la sévérité était atténuée par une nuée de graffitis. Plus loin, il y avait l’autre mur, celui qui entravait les Allemands de l’Est, et entre les deux, un terrain balisé par des miradors et des obstacles en forme de croix.

Quelques jours plus tard, je me suis rendu à Berlin-Est en empruntant le poste-frontière connu sous le nom de Checkpoint Charlie. J’étais arrivé à pied et même s’il n’y avait rien d’exceptionnel dans ma démarche, la vue du garde vêtu de son austère costume gris, le visage fermé, limite robotique, et le temps qu’il a pris pour vérifier si ma tête correspondait à la photo sur le passeport, m’avaient rendu un brin nerveux.

La découverte de la ville fut plus agréable. L’avenue Unter den Linden était bordée de jolis édifices, dont celui de l’Université Humboldt. Il y avait des cafés et des stands de crème glacée où, pour quelques sous, on pouvait constater que le régime communiste n’avait pas que des défauts. L’illusion de la normalité fut toutefois brisée dès que s’est profilée la porte de Brandebourg, dominée par son célèbre quadrige. On aurait dit que le mur passait en plein milieu, tant il était proche.

Dans les années qui ont suivi, j’ai élargi mes horizons. Des voyages effectués en train, à partir de la capitale, m’ont mené à Dresde, Leipzig, Iéna, Erfurt, Weimar et Eisenach, où j’ai découvert à quel point la réalité de la RDA était complexe. J’ai connu un peintre en bâtiment qui était propriétaire de son entreprise, ainsi que d’un petit voilier, sans pourtant souscrire aux thèses du régime. Un autre homme, tout aussi apolitique, faisait du camionnage en Europe de l’Ouest.

En ce qui touche la pratique religieuse, j’ai été ému lors d’une messe catholique célébrée à Dresde. La ferveur des fidèles se reflétait dans leurs chants. Un peu plus tard, une jeune femme, membre de la communauté, m’a confié que des représentants du régime assistaient aux services pour voir qui était là. J’ai alors constaté qu’un geste banal chez nous pouvait être lourd de conséquences.

Autre source d’étonnement, le niveau de vie des Allemands de l’Est était plus élevé qu’en URSS, où j’avais séjourné en 1982. Certes, les meubles et les vêtements affichaient un look rétro, mais la nourriture était abondante et de qualité. Cette question m’intriguait tellement qu’un jour, j’ai demandé à une autre femme, originaire de la Thuringe, pourquoi on vivait mieux dans la colonie que dans la métropole. Livrée spontanément, sa réponse m’a fait sourire : « C’est parce qu’on est plus travaillants. »

Quant à la vie culturelle, elle se distinguait par une offre très riche en ce qui touche la musique classique. Bach était célébré à Leipzig et à Eisenach, sa ville natale. Même chose pour Handel à Halle. On honorait aussi la mémoire des poètes Goethe et Schiller à Weimar, mais ce qui m’a le plus frappé, c’est la scène rock. Les groupes Karat, Pudhys et Pankow faisaient de la musique de qualité, fort prisée en Allemagne de l’Ouest.

Néanmoins, je percevais un malaise chez mes interlocuteurs, un fond de mélancolie causé par la surveillance constante, la répression et l’absence de liberté, en particulier la liberté de mouvement, symbolisée par le mur. Quand on l’a abattu, une phrase de David Bowie m’est revenue à l’esprit, entêtante et si vraie. « And the shame was on the other side », chante-t-il dans Heroes. C’était au gouvernement de la RDA de porter le poids de la honte, en effet. Pas à son peuple et encore moins à ses victimes.