Andrew Scheer

Soulagement chez les conservateurs

ÉDITORIAL / Le sort d’Andrew Scheer était scellé bien avant la fermeture des boîtes de scrutin, le soir du 21 octobre. Dès les premiers jours de la campagne électorale fédérale, il s’est révélé telle l’antithèse des aspirations d’une majorité d’électeurs dans l’est du pays. L’Ontario l’a rejeté malgré un gouvernement provincial conservateur; le Québec lui a tourné le dos et s’est rallié au Bloc québécois, que tous croyaient mort jusque-là ; les Maritimes lui ont claqué la porte au nez. Tous ont vu en lui un fidèle défenseur de l’industrie pétrolière et un catholique aux valeurs traditionnelles d’une autre époque. Il inspirait tout sauf le changement ; cet incontournable changement que réclament, d’une élection à l’autre, ceux et celles qui se présentent aux urnes.

Il fut surprenant de le voir ainsi s’accrocher à son siège. Encore plus stupéfiant de réaliser qu’il croyait encore en ses chances de diriger un jour le gouvernement canadien. Lorsque même ton écho ne te répond plus, nul besoin d’être un génie pour constater qu’il est temps de céder la place.

La politesse élémentaire prescrit qu’on rende hommage à une personne qui quitte ses fonctions. D’autant plus lorsqu’il s’agit du chef de l’un des plus prestigieux partis au pays. Or, s’il existe un fil conducteur reliant tous les commentaires diffusés en boucle sur les canaux de télévision, jeudi, ce n’est ni la tristesse ni la compassion. Non, c’est plutôt un soupir de soulagement collectif qui nous a été livré par les troupes conservatrices, enrobé de paroles de circonstances, pour saluer le passage éphémère d’Andrew Scheer à la tête de leur formation. Tout ça avec, en trame de fond, un scandale concernant les sommes qui auraient été allouées au chef, à partir du Fonds conservateur, pour défrayer une partie de la scolarité de ses enfants. Bref, une sortie bien peu élégante, à l’image de la campagne épouvantable qu’il a menée en octobre.

Pour le Parti conservateur du Canada, le départ d’Andrew Scheer arrive à point nommé et représente une occasion inespérée de se remodeler au goût du jour. L’échec des dernières élections, alors que le gouvernement libéral sortant était acculé aux câbles, confirme la nécessité d’une vaste réflexion. Quelques semaines avant le déclenchement de la campagne, bon nombre d’analystes prétendaient qu’il faudrait un miracle pour que Justin Trudeau obtienne un second mandat. Finalement, ce miracle avait pour nom Andrew Scheer.

L’identité de ce parti, sous la gouverne du chef démissionnaire, était tout simplement incompatible avec les valeurs québécoises. Or, le Québec demeure la clé de voûte pour quiconque espère diriger le pays.

Avec plus de trois années devant lui, le premier parti d’opposition à la Chambre des communes a amplement le temps de se choisir un leader fort et charismatique, capable d’épouser les multiples facettes de cet immense territoire qu’est le Canada. Les membres du parti auront aussi le temps de faire oublier les positions d’Andrew Scheer, notamment sur l’avortement et sur l’industrie du pétrole, qui ont éclipsé le programme de leur formation politique.

Déjà, des noms circulent comme successeur au trône. Certains plus intéressants que d’autres, avouons-le. Mais quel que soit le choix des militants, le futur chef conservateur ne pourra se contenter d’être bilingue ou d’aborder les enjeux sociaux avec un oeil plus actuel et représentatif de notre société. Celui qui aura pour mandat de redonner le pouvoir aux conservateurs devra également, voire surtout, réconcilier le parti avec le Québec, sans perdre ses appuis dans les provinces de l’Ouest, dont l’Alberta, une province en colère, où il est même question de l’indépendance avec le mouvement Wexit.

Il sera difficile de faire pire qu’Andrew Scheer. Mais se contenter de faire mieux ne sera pas suffisant pour redonner ses lettres de noblesse au Parti conservateur dans la Belle Province. Il faudra des changements, beaucoup de changements.

Tout un défi pour une formation dont le nom se définit par la résistance au changement.