Rien ne se perd, rien ne se crée

ÉDITORIAL / Nul besoin d’être féru de politique pour constater que la Coalition avenir Québec domine l’échiquier électoral en ce début de campagne. Pas besoin non plus d’être fin connaisseur pour affirmer que la population est en quête de changement, aux quatre coins de la province. Les dernières élections municipales ont clairement démontré cette soif de nouveauté qui habite les électeurs. Mais cette volonté est-elle devenue si forte qu’elle prédomine sur tout le reste, jusqu’à convaincre les gens d’épouser une option sans même s’attarder à son contenu ?

Certes, la CAQ a gagné en maturité au cours du dernier mandat. Nous sommes loin de cette formation qui a remporté à peine 22 des 125 sièges qui composent l’Assemblée nationale en 2014. François Legault est un politicien aguerri, et il campe son rôle de chef avec davantage d’aplomb. Il a aussi adouci son discours, par exemple en promettant de réduire de 5000 le nombre de fonctionnaires plutôt que 20 000 comme en 2014.

Néanmoins, quelle que soit l’évolution d’un parti, il est toujours sage de tenir compte de son passé pour mieux anticiper l’avenir. Car, après tout, c’est un mandat de quatre ans au pouvoir que s’apprête à lui accorder le peuple. Et comme le veut le proverbe, le naturel revient souvent au galop.

En juin 2011, donc, François Legault effectuait une première tournée des régions sous la bannière de la Coalition pour l’avenir du Québec, l’ancêtre de la CAQ, issue d’un manifeste cosigné par lui-même et 11 autres personnalités, dont l’homme d’affaires Charles Sirois, natif de Chicoutimi.

À cette époque, la ligne de Legault était sans équivoque : « Ce qu’on propose, ce sont des changements qui seront difficiles à réaliser. On parle de coupes importantes chez Hydro-Québec, dans les commissions scolaires, dans les Agences de santé, dans les honoraires aux pharmaciens, dans les compagnies pharmaceutiques. Ce sera dur pour le parti qui va accepter de faire ça. La seule façon de concrétiser ce plan d’action, c’est d’obtenir avant tout l’appui de la population pour que personne ne recule en cours de route. »

Il proposait de revoir le système de santé, citant pour exemple la Grande-Bretagne où les médecins comptaient entre 1500 à 1600 patients chacun ; il s’élevait en faux quant aux crédits d’impôt octroyés aux régions, préconisant plutôt des avantages accordés au cas par cas ; il souhaitait réduire les dépenses d’Hydro-Québec de 2,5 milliards $, soit 23 % sur quatre ans.

Et que pensait-il du rôle de premier ministre, en 2011 ? « Il faut presque s’installer dans un bunker et faire ce qu’il faut pour assurer la pérennité de nos programmes sociaux, pour ne pas être la seule génération à laisser moins à nos enfants que ce qu’on a reçu de nos parents. Il faut quelqu’un qui va accepter de n’être là, peut-être, que pour un mandat. » Philippe Couillard n’a pas aboli les commissions scolaires sauf qu’il a allègrement coupé dans le gras de l’État du Québec. Il s’est opposé aux crédits d’impôt dans les régions, y compris la sienne. Il a coupé les vivres aux Conférences régionales des élus. En ce qui a trait à la santé, le ministre Gaétan Barrette a complètement transformé le système par le biais d’une réforme qui, encore aujourd’hui, est sévèrement critiquée par une majorité d’acteurs du réseau. Doit-on rappeler, dans la même veine, que Barrette a déjà porté les couleurs de la CAQ ? François Legault espérait une plus grande participation de la Caisse de dépôt et de placements dans les grands investissements réalisés au Québec afin, notamment, de garder mainmise sur les fleurons de notre économie. C’est ce que les libéraux ont fait. L’exemple du projet d’usine de transformation de Métaux BlackRock, au port de Grande-Anse, en est un exemple éloquent.

La réalité est qu’un gouvernement caquiste de 2014 à 2018 aurait été, à peu de choses près, similaire à celui qu’a dirigé Philippe Couillard. Il y aurait eu l’austérité, la colère généralisée, puis la soif de changement.

Aussi est-il peu surprenant de voir autant d’anciens militants libéraux et péquistes s’installer confortablement dans les rangs du nouveau favori. Parce que visiblement, à l’Assemblée nationale comme dans la vie, rien ne se perd, rien ne se crée.