Qui sème le vent récolte la tempête

ÉDITORIAL / Le conseil de ville de Saguenay avait l’occasion de se réinventer et de prouver que la démocratie et la transparence sont gages d’une gouvernance plus efficace. Les élus avaient la chance de démontrer que l’harmonie est possible malgré l’absence d’une ligne de parti ou de favoritisme à l’endroit des plus dociles. Or, au lieu de s’élever à ce niveau, certains se sont plutôt enivrés de leur liberté pour semer la zizanie et le chaos, sans égard envers l’institution qu’ils représentent.

Le récit des derniers mois à l’hôtel de ville fait penser à la série Livres dont vous êtes le héros, ces romans qui vous font passer de la page 1 à la page 235, revenir à la page 73 pour ensuite remonter à la page 117.

Sans stratégie définie, le pire des scénarios s’est finalement matérialisé: Saguenay est devenue le théâtre d’une guerre de clochers où chacun travaille au profit de son quartier et de son arrondissement, sans trop tenir compte de la ville et de son avenir.

La sortie du conseiller Marc Pettersen dans notre édition de jeudi est loin d’être banale. Certes, comme le suggère la présidente de l’arrondissement de Jonquière, Julie Dufour, le conseiller Pettersen aurait pu exprimer sa frustration lundi soir, lors de la séance publique du conseil, au moment où l’abandon du projet d’amphithéâtre a fait l’objet d’une résolution. Il a plutôt voté en faveur de ladite résolution. Mais cela n’a rien à voir avec le problème réel qu’il soulève.

Selon lui, certains membres du conseil auraient « un agenda caché visant à remplacer la mairesse actuelle », comme le rapportait notre journaliste Denis Villeneuve. Si tel est le cas, le grand perdant ne sera ni Josée Néron ni ceux ou celles qui veulent sa tête. Non, ceux qui paieront le plus cher dans cette guerre politique sont les citoyens, tous arrondissements confondus.

Marc Pettersen exprime un sentiment qui se répand dangereusement sur le territoire de la capitale régionale. Bientôt, l’objection aux projets de l’un deviendra le capital politique de l’autre. Avant longtemps, les Jonquiérois dénonceront chaque investissement fait à Chicoutimi, et vice-versa. Les élus de l’arrondissement de La Baie, qui détiennent la balance du pouvoir, seront quant à eux sollicités de part et d’autre afin de créer des alliances. Or, qui dit alliance dit lutte de pouvoir. Et nous retomberons alors aux stratagèmes qui ont permis à Jean Tremblay de dominer son royaume pendant une vingtaine d’années. Au plus fort la poche, comme le veut l’expression bien connue.

C’est comme s’il existait une culture malsaine qui refuse de disparaître à l’hôtel de ville de Saguenay. Et puisque détrôner l’ancienne administration n’a pas suffi, il faudra un puissant coup de barre pour redresser la barque.

Car pour quelques élus, la situation actuelle est très confortable. Pensez-vous qu’un syndicaliste de carrière comme Jean-Marc Crevier, qui a passé sa vie à affronter des géants comme Walmart ou Rio Tinto, s’inquiète d’une prise de bec avec Marc Pettersen ou quiconque dans ce conseil ? Pensez-vous qu’un homme comme Michel Potvin se laissera marcher sur les pieds, après avoir lutté des décennies contre les gouvernements afin de défendre les producteurs laitiers ? Pensez-vous que Julie Dufour a peur de désavouer Josée Néron après avoir livré bataille, seule, pendant quatre ans, à l’ex-maire Jean Tremblay ? Pensez-vous que les Michel Thiffault, Jonathan Tremblay, Kevin Armstrong, Michel Tremblay, Carl Dufour et tous les autres regarderont le spectacle des coulisses ?

Et Josée Néron dans tout cela, que fera-t-elle ? Car c’est sur ses épaules que repose l’équilibre à Saguenay. C’est elle que les citoyens ont élue massivement comme chef du conseil, il y a un peu plus d’un an. Saura-t-elle identifier les ennemis dont fait état Marc Pettersen avant qu’il soit trop tard ? Et si oui, sera-t-elle en mesure de les isoler ? Désamorcer la bombe avant qu’elle n’explose : voilà tout un défi pour la mairesse, alors que la fusion n’a jamais semblé aussi fragile.

Les élus de Saguenay auraient peut-être intérêt à regarder ce qui se passe du côté d’Alma et pourquoi pas, s’en inspirer. Dans la Cité de l’hospitalité, le maire Marc Asselin a su éviter toute contestation depuis sa première élection, en 2009. Lors des séances publiques du conseil, chacun s’exprime librement, mais il existe un respect du décorum qu’on ne retrouve plus à Saguenay.

De mémoire, personne n’a jamais désavoué le maire publiquement et pourtant, n’en doutez pas, il y a eu des échanges houleux en plénière au cours des dix dernières années. Ce fut la même chose sous le règne de Gérald Scullion et celui de Jean-Maurice Harvey. Nous ne parlons pas ici de tyrans, loin de là, mais de maires qui ont su imposer une ligne de conduite que tous ont naturellement respectée. Pas au nom d’un parti ou pour une idéologie, mais pour le citoyen et l’institution qu’est la mairie d’une ville.

Jusqu’ici, les élus de Jonquière ont semblé seuls sur la patinoire, faute de vis-à-vis structurés. En formant un bloc, ils ont pris le contrôle de l’agenda à Saguenay. Mais ils ont peut-être aussi réveillé l’eau qui dort. C’est ce que suppose la sortie publique de Marc Pettersen. Auquel cas, les prochaines semaines risquent d’être ponctuées d’affrontements, d’accusations et de règlements de compte, dans une arène où l’arbitre peine à imposer ses règles.

Souvent, qui sème le vent récolte la tempête.