Quand le stress est dans le pré

ÉDITORIAL / Longtemps, la vie d’agriculteur était synonyme de santé psychologique. Certes, le travail sur la ferme a toujours été très exigeant physiquement et les horaires atypiques faisaient en sorte qu’un fermier et sa famille étaient, l’essentiel du temps, retenus sur leurs terres, selon les saisons. Rien n’était facile, mais cette vocation n’était pas reconnue comme génératrice de stress et d’anxiété, bien au contraire. Les agriculteurs étaient libres, maîtres de leur quotidien, et leur relève était pratiquement assurée par les générations à venir. Aujourd’hui cependant, la détresse psychologique, l’un des plus grands maux de la société moderne, a pris d’assaut les entreprises agricoles où 58 % des producteurs se disent victimes d’anxiété, et 35 % souffrent de dépression.

Plusieurs facteurs expliquent cette situation fort inquiétante, rapportée par le journaliste Guillaume Roy dans notre édition de mercredi. Il y a d’abord l’obligation de performance, sur des fermes toujours plus grosses et, inévitablement, toujours plus endettées. L’accaparement des terres par des sociétés richissimes, comme Pangéa, a fait disparaître des centaines d’établissements qui avaient jusqu’ici survécu aux époques. À preuve, au début des années 1980, le Saguenay-Lac-Saint-Jean comptait plus de 1200 entreprises laitières alors qu’en ce moment, elles sont à peine plus de 280 sur le territoire régional. Or, le volume de production est le même qu’autrefois.

Produire plus, rentabiliser les investissements, grossir, grossir, toujours grossir… Construire et acquérir des équipements modernes, mais aussi hors de prix. Selon un agriculteur consulté sur le sujet, il faut plus ou moins 5 $ d’actifs pour générer 1 $ de revenu.

À cette réalité, il faut ajouter les accords internationaux qui permettent aux fromages de partout dans le monde de rivaliser avec ceux de nos producteurs locaux. Comment peut-on espérer que ces derniers rivalisent avec les multinationales qui contrôlent l’industrie ? Il y a également eu le traité de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, qui a vulnérabilisé encore plus nos agriculteurs, ainsi que le nouveau Guide alimentaire canadien qui prescrit moins de produits laitiers et moins de viande dans nos assiettes. Sans compter le risque d’une augmentation éventuelle des taux d’intérêt.

Alors, dites-moi, qui rêve encore d’être agriculteur dans ces conditions ?

Personne n’est à l’abri

L’histoire de Pierre et Mélissa, aussi racontée dans notre édition de mercredi, contient tous les éléments susceptibles de décourager les plus téméraires. Ces deux jeunes ont repris la ferme laitière familiale à Girardville, au Lac-Saint-Jean, avec un enthousiasme débordant et une confiance aveugle en l’avenir.

En 2016, ils ont modernisé leur entreprise, ils l’ont automatisée, ils l’ont robotisée tel que le préconise le nouveau modèle d’affaires en agriculture. Produire davantage, grossir, grossir… et s’endetter. Et c’est alors que le stress qui les motivait jadis est devenu un fardeau insoutenable, exprime Mélissa.

Problèmes d’insomnie, troubles d’appétit, tensions dans son couple, son conjoint Pierre n’a eu d’autre choix que d’appeler à l’aide.

Ce récit n’est pas exclusif au monde agricole. Il est celui de Pierre et Mélissa, mais aussi celui de plus en plus de personnes qui doivent composer avec le stress de leur quotidien, dans toutes les sphères de la société actuelle. Il est celui d’entrepreneurs, de patrons, d’employés ; c’est une histoire qui ne fait aucune distinction entre les femmes et les hommes, entre les jeunes et les vieux.

Mais lorsque même les fermiers, autrefois imperméables au stress de la ville, sont devenus des proies de l’anxiété, il y a lieu de se questionner sérieusement quant aux priorités qui animent notre développement collectif.