Marc St-Hilaire

Quand le projet manque de gaz

ÉDITORIAL / Cette semaine, la nouvelle tête dirigeante du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, s’est officiellement dissociée du projet de GNL Québec, qui prévoit aménager, à Saguenay, une usine de liquéfaction du gaz naturel. Pour la formation politique, il s’agit d’une rupture avec la position prise par l’ancien premier ministre Philippe Couillard. Pour l’entreprise par contre, ce désaveu est beaucoup plus lourd de sens. Car on ne parle pas ici de Québec solidaire, mais bien du Parti libéral, reconnu pour ses penchants favorables au patronat et à l’industrie.

Déjà, des mois avant l’épisode de la COVID-19, le premier ministre François Legault avait cessé ses envolées enthousiastes envers le projet. Sans jamais se prononcer contre, il a lui aussi démontré des signes de recul, sans doute motivé par la défection du plus important fonds d’investisseurs ayant manifesté de l’intérêt pour GNL Québec. Le retrait de Berkshire Hathaway, dirigé par le milliardaire Warren Buffet, a eu l’effet d’une bombe sur le plan de l’image. À l’interne, on n’ose pas imaginer l’impact. Lorsqu’on sait à quel point le monde politique est sensible aux perceptions, il est peu surprenant de voir ainsi les élus prendre leurs distances. Mais le Parti libéral ? 

Dans sa conception, le projet n’est pourtant ni meilleur ni moins bon qu’à l’époque. Il demeure un levier de développement potentiel auquel croient encore des milliers de personnes, notamment dans les régions éloignées susceptibles d’en tirer profit.

Or, quelle que soit la formule utilisée pour le définir, il s’agira toujours d’un projet polluant et lié aux énergies fossiles. Quels que soient les mots employés et les stratégies de communication mises de l’avant, une pomme ne deviendra jamais une orange. Et aujourd’hui, de plus en plus de grands fonds d’investissement tournent définitivement le dos à ce type de projet. 

Qu’on le veuille ou non, ce phénomène existe et il témoigne d’un courant planétaire que nul ne peut ignorer. En novembre 2019, la Banque européenne d’investissement, qui est la plus grande banque publique internationale au monde, a annoncé son intention de ne plus financer de projets liés aux énergies fossiles dès 2022 ; la gigantesque société BlackRock, qui gère 7000 milliards $ d’actifs, se retire progressivement de cette industrie. Il n’y a qu’à jumeler les mots désinvestissement et énergies fossiles dans Google pour constater la peur grandissante des investisseurs face à ce segment de l’économie mondiale. 

Dans ces conditions, faut-il être surpris de la volte-face de Dominique Anglade, qui avait promis son appui aux grands projets, à peine une semaine plus tôt, dans le cadre d’une visioconférence ? Pas le moins du monde. En politique, il est toujours plus sage d’orienter son discours en fonction du vent, et présentement, le vent souffle vers un désengagement de l’État à l’égard des hydrocarbures. Cet engagement a d’ailleurs été réclamé par l’aile jeunesse du parti. 

Le Parti libéral n’a pas le choix de se rajeunir, de se rapprocher des valeurs de ses 25-35 ans. Il souffre de son image de vieux parti, comme le PQ d’ailleurs. Et la pente à remonter est abrupte, tellement que la nouvelle cheffe devra tout faire pour incarner un changement tangible et crédible. Dire qu’elle a du pain sur la planche serait un euphémisme. 

Il en est de même pour les dirigeants de GNL Québec, qui voient leurs alliances politiques et leurs sources de financement potentielles fondre comme neige au soleil. 

À travers le processus d’audiences du BAPE, le promoteur réussira peut-être à convaincre les sceptiques du bienfondé de sa démarche. Mais une chose est sûre, ce n’est pas l’appui de quelques maires ou des chambres de commerce qui suffira à renverser une tendance qui se répand à vue d’œil, sans égard aux frontières. Il faudra beaucoup plus de carburant pour que le projet quitte sa rampe de lancement. Une quantité que seuls des gouvernements favorables à sa cause et des investisseurs convaincus seront en mesure de lui fournir. 

Or, à la lumière des derniers développements, GNL Québec risque de manquer de gaz avant longtemps.