Quand le cerveau a besoin de lunettes

ÉDITORIAL / Le député Sylvain Gaudreault a raison : il faut mettre sur pied une commission parlementaire afin de savoir pourquoi le Saguenay-Lac-Saint-Jean est la région où l’on recense, per capita, le plus grand nombre de jeunes faisant usage de médications liées au TDAH.

Les statistiques parlent d’elles-mêmes, alors que 11,3 % des moins de 25 ans sont sous ordonnance de Ritalin ou autres afin de composer avec des problèmes d’attention et/ou d’hyperactivité. Ailleurs en province, la moyenne est de 5,8 %. Cela dit, malgré l’importance d’expliquer la situation et d’y remédier, si nécessaire, il y a lieu d’agir avec une extrême prudence dans ce dossier.

Pour mieux articuler ma pensée, j’emprunterai ce matin le ton plus personnel de la chronique, plutôt que de vous livrer un éditorial sur le sujet.

Je suis le père de l’un de ces enfants traités pour un déficit de l’attention et pour l’hyperactivité. Cela fait environ six ans. Aujourd’hui, je peux aborder le sujet de façon sereine, sans complexe ni regret puisque j’ai constaté l’effet bienfaiteur de ces comprimés qu’il absorbe chaque matin, entre un bol de céréales et deux toasts au beurre d’arachides.

À l’époque, il en était autrement. Comme tous les parents qui ont été confrontés à ce dilemme, j'imagine, j’ai obstinément refusé que l’on prescrive une médication à mon garçon, qui est aujourd’hui âgé de 14 ans. Je me suis opposé, emmuré derrière l’argument selon lequel il n’avait pas besoin de béquilles pour réussir dans la vie. J’ai nié son état. Je le disais malcommode, turbulent, excité… Tout sauf un TDAH. Or, ce faisant, j’ai également nié ses besoins.

Puis, j’ai lu. Beaucoup. Sur Internet d’abord, en quête d’arguments pour confondre les enseignants, le médecin de famille, la pédiatre. À la recommandation de ma conjointe, j’ai finalement découvert un livre rédigé par la psychiatre Annick Vincent, intitulé Mon cerveau a besoin de lunettes. Le titre dit tout.

C’est à ce moment que je me suis résigné, à contrecœur. Comme on dit, j’ai donné la chance aux médecins de me prouver que j’avais tort.

Et ce qui devait arriver arriva. La vie de mon fils a changé pour le mieux, dans tous les aspects. Contrairement aux craintes qui m’habitaient, il est demeuré enjoué, rieur, perspicace. Il est encore téméraire dès qu’il chausse ses bottes de ski alpin ; frénétique lorsqu’il martèle sa batterie. Sa spontanéité ne s’est jamais atténuée ; elle s’est même affûtée.

Et pour la première fois de sa vie, il a aimé l’école parce qu’enfin, il pouvait suivre ses cours d’un bout à l’autre.

Alors voilà, six années plus tard, ai-je des regrets ? Pas le moindre.

Cela dit, je ne veux pas être l’apôtre des compagnies pharmaceutiques ou affirmer, sans preuve, qu’il n’y a pas eu d’excès dans la région. Une commission comme celle que propose Sylvain Gaudreault permettra sans doute de statuer sur ce point.

Mais lorsque je dis qu’il faut faire preuve de prudence, c’est que je lis et j’entends encore des commentaires sévères — et gratuits — sur la question : « Les profs n’endurent plus les enfants » ; « Les parents ne sont plus patients » ; « Dans le temps, on ne les droguait pas, on les envoyait jouer dehors » ; « Ils ne font plus assez de sports » ; « Trop de jeux vidéo » … À cela s’ajoute la récente levée de boucliers de pédiatres contre le Ritalin. Tout le monde a sa théorie, mais rarement entend-on celle-ci : le TDAH existe et heureusement, il y a une médication, au grand bénéfice de l’enfant et de son développement.

Combien de jeunes ont porté le bonnet d’âne parce qu’ils étaient incapables de se contrôler en classe ? Combien ont abandonné le cadre scolaire parce qu’ils croyaient être des cancres alors qu’en réalité, ils n’arrivaient simplement pas à se concentrer ?

La proportion de jeunes médicamentés au Saguenay-Lac-Saint-Jean soulève des questions, surtout lorsqu’on la compare à la moyenne québécoise, mais il ne faudrait pas que ces statistiques viennent nourrir les préjugés et les idées préconçues quant au TDAH.

Car il arrive, en effet, que le cerveau d’un enfant ait vraiment besoin de lunettes.