Quand la maison craque de partout

ÉDITORIAL / À six mois d’une élection générale au Québec, il est étonnant qu’aucun parti n’ait encore réclamé le bilan complet de la réforme Barrette. Pas juste un chapelet de chiffres, qui cachent trop souvent l’arrière du décor. Non, un véritable diagnostic, quantitatif et qualitatif, qui permettrait de statuer si le gouvernement de Philippe Couillard a remporté son pari ou s’il a échoué dans la mise en œuvre de son plus important chantier.

Lorsqu’il a été élu, le gouvernement n’avait pas comme seul mandat d’alléger la charge fiscale du réseau de la santé et des services sociaux, mais également de s’assurer que les soins offerts soient plus efficaces. 

Or, le système de santé et de services sociaux nous offre régulièrement son lot d’histoires troublantes : listes d’attentes interminables à la DPJ, problèmes de communication, négligence et erreurs dans les CHSLD, personnel infirmier à bout de souffle, pénurie criante de main-d’œuvre dans les hôpitaux… Est-il normal que le CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean doive obliger les étudiantes universitaires à rester en poste au-delà d’un quart de travail de huit heures ? 

Pour emprunter le jargon des entrepreneurs généraux : on a l’impression que la toiture coule, que l’air entre par les fenêtres et qu’il y a des fissures dans la fondation. 

Uniformiser à tout prix

Souvent, reculer d’un petit pas permet d’admirer un portrait dans son ensemble et de mieux percevoir la démarche artistique qui l’anime. 

En octobre 2014, le ministre Gaétan Barrette accepte l’invitation du Cercle de presse du Saguenay. Nous sommes alors aux balbutiements de la réforme. Le projet de loi 10, qui prévoit notamment l’abolition des agences régionales et des directions d’établissements, vient d’être déposé un mois plus tôt. 

L’un des arguments du ministre pour justifier sa démarche est qu’il y a trop de cadres dans le réseau. Une affirmation qui, admettons-le, a eu l’effet espéré auprès de la population en général. Peu de gens iront pleurer sur le sort de patrons grassement payés par l’État, qui œuvrent en marge de la première ligne d’intervention. Ainsi, le nombre de gestionnaires a été réduit et ceux qui sont demeurés ont été, pour l’essentiel, rapatriés à Chicoutimi. 

Près de quatre ans plus tard, y aurait-il un lien entre la disparition des directions locales et les problèmes actuels ? Peut-on croire que des employés mieux encadrés bénéficieraient d’un environnement plus défini, et qu’ils pourraient ainsi se concentrer davantage sur leurs tâches premières ? Quand on ne sait plus à quel saint se vouer, les chances sont grandes de verser dans l’hérésie. 

Enfin, n’y a-t-il pas lieu de se demander si la cure Barrette était adaptée aux régions et non seulement aux grandes agglomérations urbaines ? La différence est pourtant gigantesque entre un territoire de 106 500 km2, comme celui du Saguenay-Lac-Saint-Jean, et un autre d’à peine 365 km2, comme celui de la métropole. 

« Je comprends qu’ici, vous avez toujours eu le luxe de disposer d’une Agence performante. Mais, à un moment donné, on fait des lois et règlements qui visent une permanence et une stabilité à l’échelle de la province », avait répondu le ministre, lors de sa rencontre d’octobre 2014. 

Cette obsession pour la « permanence » et la « stabilité » a failli marquer la fin des chirurgies de l’œsophage dans la région ; elle a aussi failli coûter un bloc opératoire à Dolbeau-Mistassini. Mais surtout, elle a complètement déstabilisé cinq établissements qui, jusque-là, fonctionnaient très bien, en collégialité avec leur milieu respectif. 

Blâmer la direction de l’actuel CIUSSS pour les ratés du système serait injuste. Les administrateurs locaux doivent composer avec une enveloppe fermée et des directives inviolables quant à leur budget d’exploitation. 

Et souvent, comme c’est le cas aujourd’hui, ils doivent opter pour le moindre mal entre la pluie qui leur coule sur la tête, le froid qui s’infiltre dans la demeure ou l’eau qui inonde le plancher.