Pourquoi craindre le grand capital?

ÉDITORIAL / Pour une fois, mettons de côté le volet environnemental du projet de GNL Québec et attardons-nous plutôt sur un détail qui prend de plus en plus de place dans ce dossier, soit l’origine des investissements et les caractéristiques fiscales qui s’y rattachent. En ce sens, posons-nous la question suivante : faut-il s’indigner devant la volonté d’un promoteur étranger d’investir au Québec, plus précisément au Saguenay–Lac-Saint-Jean ?

Mercredi matin, alors qu’elle était l’invitée du Cercle de presse du Saguenay, la directrice principale aux affaires publiques et aux relations avec les communautés d’Énergie Saguenay, Stéphanie Fortin, a paru embarrassée pendant quelques secondes lorsqu’un journaliste de Radio-Canada, Pascal Girard, a demandé d’où proviennent les sommes investies jusqu’ici dans le projet de liquéfaction du gaz naturel. Celui qui est également président du Cercle de presse avait posé la question après que les deux intervenants aient affirmé qu’il s’agissait d’un projet régional sans préciser la provenance des fonds

Après avoir entendu son collègue Stéphan Tremblay reprendre la genèse du projet, de la prospection à la décision d’aller de l’avant, Mme Fortin a abruptement fermé la porte en précisant que le consortium GNL Québec compte aujourd’hui une quinzaine d’investisseurs privés et que leur identité n’a pas à être divulguée. Sur le fond, elle a raison. Mais sur le plan de l’efficacité, il aurait été beaucoup plus simple – et rentable – de retourner la balle à l’interlocuteur en y allant d’une contre-question : « M. Girard, ne souhaitons-nous pas, depuis des décennies, que des investisseurs étrangers viennent dépenser leur argent ici, au Québec et dans notre région ? »

Cet échange met en lumière l’ampleur d’un malaise persistant à l’égard des promoteurs venus de loin. Comme s’ils devaient multiplier les courbettes afin de pouvoir investir leur argent ici. Pourquoi tous ces complexes ? Pourquoi cette relation malsaine entre la population et le grand capital ?

Il y aura toujours ces quelques réfractaires inconditionnels qui ne jurent que par la micro-économie et qui seraient prêts à tout pour empêcher les multinationales de fouler le sol de leur territoire. Ceux-là, aucune réponse ne les convaincra de la nécessité d’un projet majeur comme locomotive du développement de l’économie.

Or, ces personnes représentent une infime minorité de la population. En ce sens, pourquoi donc tergiverser plutôt que de rappeler franchement que dans toute son histoire, le Saguenay–Lac-Saint-Jean a grandi au rythme de la grande industrie et que les intérêts d’investisseurs étrangers ont aussi été bénéfiques à notre épanouissement ? Pourquoi ne pas dire clairement les choses comme elles sont ? Que oui, comme à l’époque, des gens fortunés voient en notre région une terre propice à faire fructifier leur portefeuille, mais qu’en revanche, nous aussi, nous capitaliserons sur leur présence ? Pourquoi ne pas dire que sans Rio Tinto, des équipementiers reconnus mondialement comme STAS et Mecfor ou des firmes comme Cegerco n’auraient jamais vu le jour ici ?

Les grandes industries de l’époque ne suffisent plus à notre développement. L’aluminium ne procurera plus jamais 10 000 emplois en usine et les moulins à papier ne produiront plus jamais autant de papier journal qu’au cours du siècle dernier. Nous sommes ailleurs, et il est illusoire de croire qu’une transition économique axée exclusivement sur la lutte aux changements climatiques permettra à la région de prospérer.

Parce que le monde change, mais il change lentement ; parce que sur la planète, il y a plus de 200 projets de même nature que celui de GNL Québec qui sont présentement en voie de se réaliser et que les besoins en gaz naturels vont continuer de croître au cours des dix, vingt, cinquante prochaines années ; parce que nulle part ailleurs dans le monde, un tel projet sera aussi rigoureux sur le plan environnemental ; et parce qu’il est mieux de voir les capitaux étrangers atterrir ici plutôt qu’ailleurs dans le monde, pourquoi être si frileux lorsque questionné sur l’origine des promoteurs ?