Ouvrons-la, cette boîte de Pandore

ÉDITORIAL / Il y aura bientôt 18 ans que le nom de Saguenay a été adopté afin d’identifier la principale ville de la région. Le temps a fait son œuvre et la contestation s’est apaisée, certes, mais encore aujourd’hui, des voix s’élèvent et réclament un retour en arrière afin de faire revivre le toponyme Chicoutimi, lequel a été écarté lors d’une consultation publique en 2002. Consultation qui, avouons-le, s’est déroulée dans un contexte hautement sensible où la réussite de la fusion a eu préséance sur le caractère historique du nom de la grande ville. Près de deux décennies plus tard, y a-t-il lieu de rouvrir le débat et d’aborder la question sur une base plus sérieuse et moins émotive ?

La réponse facile à cette question serait de dire non ; de répéter que le nom de Saguenay est aujourd’hui assimilé et qu’il y a moult dossiers plus importants à gérer en ce moment.

Or, un collectif de citoyens continue de militer afin de corriger cette erreur historique qu’est l’abandon du nom Chicoutimi. Réunies au sein du Mouvement Chicoutimi, ces personnes ont d’ailleurs réclamé, par le biais d’une publicité dans notre édition de mardi, la mise en place d’une commission pour réévaluer le dossier. Une page complète d’arguments qui discréditent la démarche de 2002.

Remuer ainsi le passé peut avoir une certaine influence, comme la pétition que ce même collectif a remise à l’administration municipale en juin 2019, qui comptait 600 noms. Mais, il serait étonnant que ce genre de démarche porte les fruits escomptés chez les élus de Saguenay. En général, les gens n’aiment pas qu’on remue constamment les vieilles histoires…

Par contre, une prise de conscience collective serait susceptible de décadenasser cette boîte de Pandore qu’est le dossier du nom. À ce chapitre, les propos de l’anthropologue et conférencier Serge Bouchard, publiés le 10 septembre dernier sous la plume de notre chroniqueur Roger Blackburn, devraient être le fer de lance de la stratégie du Mouvement Chicoutimi. C’est en ces termes que M. Bouchard a commenté le sujet : « Le nom Chicoutimi est un nom connu internationalement ; la plupart des gens que je connais continuent de dire qu’ils sont de Chicoutimi. C’est un toponyme qui a traversé le temps. Je crois sincèrement qu’on peut, de bonne foi, reconsidérer le nom de Chicoutimi pour la nouvelle ville fusionnée. On peut en tout temps corriger une erreur historique. Le nom Saguenay reste bien ancré sur votre territoire en définissant une région, un fjord, une rivière. »

Le gros bon sens, résumé en quelques phrases bien simples. Il ne fait pas référence aux événements de 2002 ; il n’accuse pas les dirigeants de l’époque ; il ne cherche pas à contester le résultat de la consultation qui a eu lieu il y a 18 ans. Non, il ne fait que transmettre une opinion éclairée, appuyée de faits indéniables.

Maintenant, dans l’hypothèse improbable que les élus de Saguenay acquiescent à la demande du Mouvement Chicoutimi et qu’une éventuelle commission ouvre la porte à un nouveau référendum sur le nom de la ville, qu’adviendrait-il ?

Il est hasardeux de se lancer dans une telle analyse, mais une chose est certaine : l’émotion aurait encore une fois une incidence majeure sur le résultat. Dans une ville où l’unité entre les arrondissements semble encore parfois fragile et où les susceptibilités prennent souvent le dessus sur la raison, il faudrait déployer un effort titanesque pour faire accepter le toponyme Chicoutimi à une majorité de citoyens saguenéens. Un sondage réalisé par la firme Segma Recherche pour Le Quotidien, en novembre 2010, démontrait par ailleurs que 70 % de la population est opposée à la réouverture de ce débat.

Malgré tout cela, malgré le désintérêt actuel, ne serait-ce que par respect pour l’histoire de notre région, il faudra nécessairement, un jour ou l’autre, reprendre cette discussion collective et identitaire sur le nom de la ville, une discussion qui a autrefois été étouffée par intérêt purement politique.