Les lacunes du réseau ne se combleront pas parce que les spécialistes touchent une rémunération brute moyenne de 474 728 $ par an, écrit notre éditorialiste.

Nos bons docteurs

ÉDITORIAL / Le gouvernement Couillard a acheté la paix avec les médecins spécialistes. Il a fait le pari qu’une entente — même trop généreuse, voire gênante de l’avis même de certains médecins — serait moins néfaste pour lui qu’un affrontement avec la Fédération des médecins spécialistes (FMSQ) à quelques mois des élections. Un pari risqué. Cette entente s’annonce un véritable boulet pour les libéraux.

Pourquoi? Parce que l’accord illustre parfaitement les contradictions, le double discours et l’insensibilité du premier ministre et de son gouvernement, mais aussi parce qu’il ne garantit aucunement que les Québécois auront un meilleur accès aux soins de santé. 

Philippe Couillard et son équipe rêvent en couleurs, ou prennent carrément les citoyens pour des imbéciles, s’ils croient que l’entente sera perçue comme une «entente bénéfique pour la population» et bonne pour la santé des finances publiques. Une seule chose est assurée : ce sont les portefeuilles des spécialistes qui se porteront mieux. Leur «syndicat» a fait son boulot, mais le gouvernement n’a pas fait correctement le sien en s’appuyant sur une base de prévisions erronées et en ne prévoyant pas un cran d’arrêt. 

Québec soutient qu’il économisera 3 milliards $ grâce à l’abandon de la clause remorque qui aurait permis aux spécialistes de recevoir, en plus d’un rattrapage, les mêmes augmentations salariales que celles consenties aux employés de l’État. Bravo, mais cela ne fait pas oublier qu’un ministre avait approuvé cette clause et qu’on a continué de négocier comme si les spécialistes du Québec affichaient toujours un retard important par rapport à ceux du reste du pays. Certes, il faut éviter que les médecins formés ici à nos frais partent. Mais il y a une limite que les libéraux ont refusé de voir.

Le Québec, ce même Québec qui, selon M. Couillard, se dirigeait vers un mur avec le piètre état de ses finances publiques, a-t-il vraiment les moyens d’offrir à ses 10 000 spécialistes une des rémunérations les plus élevées chez ces professionnels au Canada?

Récemment, lorsque les infirmières ont commencé à exprimer leur ras-le-bol, M. Couillard a pourtant jugé bon de préciser qu’on ne pouvait répondre à tous les besoins en santé. «Nos ressources sont limitées face à des besoins presque infinis.»

Justement, il est d’autant plus essentiel que les dépenses soient déterminées rigoureusement et judicieusement si on veut éviter que le secteur de la santé gruge plus que 50 % du budget de l’État. 

En quoi payer davantage les spécialistes va-t-il assurer une meilleure prestation de soins et améliorer l’organisation du travail qui fait défaut dans le réseau? Québec a déjà suivi cette recette en multipliant les primes et le succès n’a pas été au rendez-vous. La Vérificatrice générale a de plus constaté en 2015 que le ministère de la Santé ne procédait pas à une gestion économique et transparente des fonds alloués à la rémunération des médecins. Elle a noté également un contrôle déficient de la part de la Régie de l’assurance maladie. 

Les lacunes du réseau ne se combleront pas parce que les spécialistes touchent une rémunération brute moyenne de 474 728 $ par an.

Le gouvernement dit qu’il n’avait pas le choix, renier un accord aurait entraîné des contestations juridiques coûteuses dont le résultat est incertain. Cet argument ne l’atteignait pas en 2014 lorsqu’il a légiféré pour modifier les régimes de retraite de milliers d’employés municipaux. Les parties plaideront leur cause cet automne devant la cour supérieure. Nous ne saurons pas avant les élections si le gouvernement a «sauvé» les villes ou si celles-ci risquent d’être dans le pétrin si la loi est jugée inconstitutionnelle.

C’est peut-être déjà de l’histoire ancienne pour certains. L’entente avec les spécialistes risque par contre de hanter les libéraux jusqu’en octobre.