Marc St-Hilaire
Le Quotidien
Marc St-Hilaire

Nos « anges » désailés

ÉDITORIAL / Je cite : « Le personnel quitte de façon prématurée à la retraite. Les congés de maladie explosent. Après l’obstétrique à Dolbeau, le sixième étage de l’hôpital de Jonquière est fermé faute de personnel. Le temps supplémentaire obligatoire fait maintenant partie de la gestion quotidienne des unités… »

Notre journaliste Louis Tremblay condensait ainsi les propos de la présidente de la Fédération des intervenantes en soins du Québec (FIQ) pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean, Julie Bouchard, dans un article publié jeudi.

Elle évoquait en ces termes la détresse du personnel hospitalier, l’épuisement de ceux et celles que le premier ministre François Legault appelait nos « anges », il y a à peine quelques mois.

Faut-il mettre en doute l’hécatombe qu’elle décrit ? Pas le moins du monde.

Certes, les parties syndicale et patronale ont habitude de dresser un portrait de la situation qui les avantage, encore plus lorsqu’ils dialoguent à travers le filtre des médias. C’est pratique courante.

Mais il y a, dans ce dossier précis, des circonstances qui militent largement en faveur des travailleurs et travailleuses qui sont allés au front pendant que la majorité de la population était assignée à domicile. Ce n’est pas de la pitié ou de la complaisance, c’est un fait réel et abondamment documenté.

Oui, il y a les heures interminables de travail et le temps supplémentaire obligatoire. Mais à ce chapitre, plusieurs d’entre nous ont également été contraints de redoubler d’ardeur pendant la pandémie. Ce n’est pas là que le bât blesse.

En fait, c’est surtout l’essence même des postes dont il est question et les obligations qui s’y rattachent. Des obligations cruciales pour notre collectivité, particulièrement en période de pandémie. Ils et elles ont constitué notre première ligne de défense, et nous leur avons sans cesse répété l’importance de leur rôle, leur injectant chaque fois une nouvelle dose d’anxiété. Certes, la pandémie n’a pas été aussi virulente ici que dans la métropole, mais il n’en demeure pas moins que de se rendre au boulot avec le spectre d’une éclosion éventuelle, chaque matin, ça finit par peser lourd. Comment être surpris de l’épuisement physique et psychologique des troupes aujourd’hui, après six mois de conscription ?

La crise sanitaire a été une épreuve pour l’ensemble de la population. Personne n’a vécu allégrement cette cassure avec la vie telle qu’on la connaissait. Des entrepreneurs ont perdu tout ce qu’ils avaient construit de leurs mains. Des travailleurs attendent toujours un appel de leur employeur, du moins ceux qui ont la chance d’avoir encore un lien d’emploi. Des gens ont aussi perdu un être cher sans pouvoir lui dire adieu.

Mais dans ce dossier, il n’est pas question de comparaisons boiteuses pour savoir qui a le plus souffert. Il est question d’un système qui n’était tout simplement pas prêt à affronter une telle pandémie. Un système qui est allé à la guerre avec des frondes et quelques pierres ramassées ici et là ; un système morcelé, qui multiplie les réformes au rythme des gouvernements qui passent.

Et au moment où vous lisez ces lignes, ledit système est plus vulnérable que jamais.

Des plans de contingence ont sans doute été élaborés en fonction d’une seconde vague de contamination. Or, même la stratégie la mieux ficelée ne vaut rien lorsque, sur l’échiquier, il ne reste que deux ou trois pions.

Maintenant, que faire ?

Le gouvernement du Québec devra tôt ou tard nous dire ce qu’il advient si nous sommes victimes d’une nouvelle éclosion, plus virulente que la première. Il ne pourra pas se limiter aux discours de prévention, comme lorsque le Dr Horacio Arruda nous somme de porter le masque ou nous implore d’éviter les séances de karaoké. Parce que, visiblement, notre système de santé n’est pas prêt à mener une autre bataille cet automne, avec une armée d’« anges » qui peinent à déployer leurs ailes.