Marc St-Hilaire

Ne cédons pas à la peur

ÉDITORIAL / Il suffit d’un zéphyr pour faire s’écrouler un château de cartes. C’est ce qui se dessine présentement avec l’ouverture des frontières régionales, fermées depuis environ un mois sur ordre du gouvernement.

Depuis la mi-mars, la population du Saguenay-Lac-Saint-Jean s’est astreinte à une discipline qui lui est peu commune. La région s’est conformée sans réserve aux figures imposées par le premier ministre François Legault, convaincue qu’elle devait, comme toutes les autres, contribuer à la guerre contre le coronavirus. Du Haut-du-Lac jusqu’au Bas-Saguenay, nous avons embrassé des mesures draconiennes et épousé le confinement.

Cette semaine, Québec a toutefois confirmé la fin des barrages routiers nous séparant du reste de la province. Certains se sont réjouis, d’autres ont exprimé des inquiétudes quant à la date décrétée : le 11 mai.

Or, comme mentionné dans cette même tribune la semaine dernière, cette réaction était prévisible, voire inévitable. L’évolution de la situation permet néanmoins de pousser davantage la réflexion quant aux effets du confinement sur les populations locales.

Le fait d’avoir isolé certaines régions les unes des autres semble avoir provoqué un repli des communautés non seulement sur l’échiquier national, mais également à l’échelle régionale. Il a même été question de fragmenter notre territoire afin d’encore mieux protéger les secteurs les moins touchés par la pandémie.

Or, il y a quelque chose de profondément malsain à jouer les assiégés. Profondément malsain, et non moins dangereux.

Sur le plan national, nous avons vu jusqu’où la fibre identitaire peut mener en matière d’intolérance. La publication controversée – et peu édifiante, avouons-le – du commentateur sportif de TVA Sports Jean-Charles Lajoie, à l’égard des régions du Québec, est la démonstration manifeste des dérapages qui peuvent survenir lorsque les gens se réfugient dans leurs certitudes. Ses propos manquaient de jugement et étaient inacceptables ; la riposte des gens, quoique justifiée, a toutefois été, elle aussi, clairement exagérée.

Ce qui nous ramène à l’isolement.

Il sera intéressant – ou pas tant… – de voir la réaction des gens lorsque les premiers touristes fouleront à nouveau le sol du Royaume. Seront-ils tenus responsables d’une augmentation éventuelle des cas de COVID-19 ? Réagirons-nous en victimes du déconfinement ? Chercherons-nous des coupables ?

Déjà, tel que nous l’apprenait le journaliste Denis Villeneuve dans notre édition de vendredi, les autorités de Sainte-Rose-du-Nord ont choisi de faire appel à une agence de sécurité pour contrôler les allées et venues dans leur localité. Cette mesure inusitée prouve qu’il existe une peur exacerbée dans bien des endroits, et une anxiété peut-être un peu trop palpable chez bien des élus.

Mais, ce n’est pas par des gestes isolés que nous freinerons la pandémie. Il va falloir faire confiance aux gens, espérer que tous aient compris qu’il reste encore un bon bout de chemin à faire avant de crier victoire. Le premier ministre Legault ainsi que le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, l’ont répété plusieurs fois jeudi : la règle du deux mètres est toujours en vigueur et il n’est pas impossible que le gouvernement resserre la vis si la situation se détériore.

Collectivement, nous retrouvons une partie de la liberté qui nous a été dérobée à la mi-mars. Faisons bon usage de cette ouverture gouvernementale afin qu’elle devienne le prélude d’un retour à la normale et non le coup de vent qui jettera par terre notre château de cartes.