Mille travailleurs et une vieille dame

ÉDITORIAL / Sur le plancher de l’usine, les travailleurs l’appelaient la « Vieille dame ». On leur a toujours dit qu’elle était sur le point de rendre l’âme ; que son temps était fait ; qu’elle appartenait à une autre époque ! Sa fin a été annoncée à maintes reprises, au fil des ans, et chaque fois, cette fatalité pendait au-dessus de leur tête telle une épée de Damoclès. Or, les employés ont choisi de soigner la « Vieille dame » plutôt que d’accepter son destin tragique. Et c’est leur foi en cette usine qui a mené à l’annonce historique de lundi.

Par définition, l’usine Vaudreuil est une anomalie en Amérique du Nord. Le premier ministre Philippe Couillard l’a d’ailleurs soulevé lors de son discours protocolaire, en mentionnant que celle-ci devrait normalement être érigée en périphérie d’une mine de bauxite. Car rappelons-le, il faut quatre tonnes de matière première pour produire deux tonnes d’alumine. Ce sont donc deux fois plus de bateaux qui doivent traverser mers et océans pour acheminer le précieux minerai jusqu’à Arvida ; deux fois plus de convois ferroviaires également, entre le port et l’usine. Aussi la présence d’une raffinerie d’alumine au Québec défie-t-elle toute logique.

Lundi, le représentant des travailleurs, Alain Gagnon, a été salué d’une pluie d’éloges de la part des dignitaires invités, élus et dirigeants de la compagnie. C’est cependant la présence massive de ses membres et les chauds applaudissements que ceux-ci lui ont réservés qui l’ont frappé droit au cœur. L’officier syndical et son entourage immédiat peuvent en effet s’enorgueillir d’avoir mené leurs troupes jusqu’à cette victoire improbable. 

Tant sous les traits d’Alcan que ceux de Rio Tinto, la multinationale a constamment demandé aux employés de réduire les coûts de production, d’optimiser leurs méthodes de travail et de performer selon des standards que plusieurs croyaient inatteignables. Vaudreuil a été poussée au-delà de ses limites techniques. Malgré sa carrosserie rouillée et ses pièces d’occasion, elle a franchi le fil d’arrivée devant toutes les voitures de Formule 1que lui opposait l’industrie.

Et désormais, l’usine a un futur que plus personne n’osera remettre en cause. Quant aux 1000 travailleurs qu’elle emploie, ces derniers peuvent enfin respirer avec le sentiment du devoir accompli. 

Ils ont sauvé la « Vieille dame ». 

Le beau risque de Gagnon

Il y a beaucoup à retenir du syndicalisme préconisé par Alain Gagnon et son groupe. À de multiples reprises, le président du Syndicat national des employés de l’aluminium d’Arvida (SNEAA-Unifor) aurait pu choisir la voie de l’affrontement en évoquant les avantages considérables dont bénéficie la compagnie. Mais, au lieu d’engager ses membres dans une logique de guerre, il a préféré miser sur eux et sur leur savoir-faire. Son pari a été celui-ci : prouvons-leur que nous sommes les meilleurs au monde. 

Ils ont adhéré à ce beau risque, et l’histoire leur a finalement donné raison. 

Mais il reste encore des chapitres à rédiger, le prochain étant de transformer toute l’alumine nécessaire aux opérations de Rio Tinto au Saguenay-Lac-Saint-Jean. L’objectif de 2 millions de tonnes a ainsi été lancé par Alain Gagnon, lundi, devant toutes les personnes réunies pour l’annonce. Ce dernier a poussé l’audace jusqu’à affirmer que le grand patron de Rio Tinto, le Français Jean-Sébastien Jacques, est favorable à ce projet d’expansion.

Tel que mentionné dans cette même page la semaine dernière, la division Aluminium de Rio Tinto est florissante. Elle a engrangé des profits record de 3,5 milliards de dollars en 2017 et, plus que jamais, le Québec est considéré tel le chef-lieu du métal primaire à valeur ajoutée. 

Il reste à espérer que dans cette conjoncture, tous choisiront de suivre l’exemple d’Alain Gagnon et prouveront aux administrateurs de la compagnie qu’ils sont non pas les plus rigides, mais les plus compétents à l’échelle planétaire. 

C’est ainsi que s’écrit l’avenir.