L’Inquisition au 21e siècle

ÉDITORIAL / Il y a de quoi être fasciné par ces groupes qui semblent vivre uniquement pour haïr, critiquer et s’insurger lorsque leur loi — celle de la pensée unique — est transgressée. Ces attroupements qui ne voient le monde qu’en noir et blanc, sans nuance ni ouverture d’esprit ; qui jugent l’intervenant et le messager sans distinction, et qui tranchent comme au 13e siècle, à l’époque de l’Inquisition. Hors de leur Église, point de salut !

Mardi matin, l’un de ces groupes de militants a pris d’assaut les réseaux sociaux, s’attaquant aux porte-paroles de Port de Saguenay, Stéphane Bédard et Carl Laberge, lesquels avaient accordé, dans les jours précédant, une entrevue éditoriale au Quotidien. L’essentiel de leur propos s’articulait autour de la nécessité de protéger les installations industrialo-portuaires régionales. Sans grande surprise, les deux intervenants mettaient en relief des arguments favorables à leur position, comme le font les agriculteurs, lorsqu’ils commentent la gestion de l’offre, ou les environnementalistes, lorsqu’ils s’expriment sur l’urgence climatique.

Ces militants ont néanmoins dénoncé sur le Web l’espace médiatique alloué aux deux représentants, comme si ces derniers auraient dû être relégués aux dernières pages du journal ou mieux, littéralement censurés. Pourquoi ? Parce que parler de développement économique, c’est mal ? Parce que vanter les grands projets au Saguenay-Lac-Saint-Jean est devenu une hérésie ?

Pourtant, le 16 juin dernier, aucun de ces commentateurs engagés ne s’est indigné lorsque, à la une de notre édition numérique, nous rapportions les détails de la manifestation Un fjord à protéger, dans un texte rédigé par la journaliste Myriam Arsenault, qui avait été dépêchée à Tadoussac pour l’occasion. L’événement était organisé par la Coalition Fjord, un mouvement citoyen qui lutte pour la protection du fjord, en collaboration avec le Mouvement citoyen littoralement inacceptable et La planète s’invite à l’université. Et cette fois-là, personne n’a accusé le journal d’être partisan, malhonnête, tendancieux. Cette fois-là, ce n’était pas mal ; ce n’était pas de l’hérésie.

Il n’y avait pas de scandale non plus lorsque nous avons critiqué, la semaine dernière, le promoteur GNL Québec pour son étude d’impacts visiblement incomplète et accueillie froidement par l’Agence fédérale en environnement. Encore une fois, le discours était conforme à la vérité ; à leur vérité.

Les réactions de ces groupes sont inquiétantes puisqu’elles laissent présager un retour à la pensée unique, un terreau fertile à la haine, à l’exclusion, à l’isolement et au mépris. Avec l’avènement des plateformes comme Facebook, ces personnes peuvent clamer haut et fort leur indignation face à toute information qui éprouve leur idéologie, et elles sont applaudies par leurs compagnons d’armes, lesquels sont tantôt des universitaires, tantôt des représentants syndicaux, tantôt des anonymes. Une poignée de gens qui se confortent entre eux en dénigrant, en jugeant : « Coupables ; préparez le bûcher ! »

Mais en fin de compte, sont-ils mieux que ces grandes compagnies qui emploient des modeleurs d’images ou que ces apôtres fanatiques du libre marché, des fous furieux qui épousent aveuglément les doctrines de Donald Trump ? Non, ils ne sont ni mieux ni pires. Ils sont identiques à maints égards.

Alors que l’humanité n’a jamais bénéficié d’autant de tribunes pour alimenter les joutes d’idées, il semble devenu de plus en plus difficile de débattre et de faire valoir ses opinions. Les extrêmes, quels qu’ils soient, se chargent rapidement de catégoriser et de sanctionner.

Et celui qui paye au final, c’est le citoyen moyen, le penseur objectif dont les positions sont muables en fonction des arguments qui lui sont soumis. Celui qui prend la peine de s’imprégner du pour et du contre avant de faire son nid. Parce que lui, même s’il fait partie de la grande majorité de la population, préférera taire ses réflexions plutôt que de s’exposer au goudron et aux plumes.