L’implosion de Saguenay

ÉDITORIAL / Parfois, il faut prendre le temps d’analyser d’où l’on vient afin de savoir où l’on va. Ce genre d’exercice se prête particulièrement bien à la situation qui règne en ce moment à l’hôtel de ville de Saguenay. La crise a pris naissance dès les premiers mois de ce mandat et elle n’a jamais cessé de s’amplifier, à un point tel qu’aujourd’hui, chaque élu donne l’impression de jouer à la marelle sur un champ de mines. Il est possible d’attribuer le blâme aux élus, à leur égo ou au fossé qui sépare les indépendants et les conseillers de l’ERD. Or, dans le cas qui nous préoccupe, il est également de mise de revisiter la genèse de la fusion de 2001.

Partons du fait que les premiers affrontements au sein de l’actuel conseil ont pris la forme de guerres de clochers. Chacun des trois conseils d’arrondissements de Saguenay s’est d’abord regroupé, pour ensuite former des clans distincts et animés davantage par des intérêts locaux que par l’essor de la ville. Celui de Jonquière, composé de six élus indépendants, s’est rapidement démarqué des deux autres grâce à une plus grande cohésion. Puis, le projet d’amphithéâtre à Chicoutimi a été bloqué et ce fut le début d’une série de conflits qui a culminé le 18 décembre dernier, lorsque tous les conseillers indépendants de Saguenay ont rejeté le budget 2020.

Certes, l’historique des événements ne se résume pas en une description aussi brève, mais l’essentiel demeure : la structure en place était propice à la division. Et il était prévisible que, tôt ou tard, Saguenay implose.

Retour dans le temps

En septembre 2000, un an avant la fusion, la ministre d’État aux Affaires municipales et à la Métropole, Louise Harel, mandate l’avocat Pierre Bergeron de produire un rapport sur la réorganisation municipale au Saguenay. Le document, déposé quelques mois plus tard, dresse un portrait exhaustif des différentes composantes qui deviendront, ultimement, la grande ville de Saguenay. Bien qu’il ait recommandé la création d’arrondissements, Me Bergeron a néanmoins émis des inquiétudes quant à la création de pôles sur le territoire. Ses mots sonnent aujourd’hui telle une prophétie : « Chaque ville tente d’exercer son pouvoir et son influence pour favoriser son développement économique, industriel et commercial aux dépens des autres. Aucune unité d’action existe en ce domaine. C’est plutôt la confrontation qui se manifeste, parfois subtile, parfois agressive, mais toujours présente. Il faut remporter la palme. Ces luttes intestines, dispendieuses et inefficaces, ne feront qu’augmenter par la volonté exprimée de créer trois pôles forts qui ne recherchent que leur intérêt mesquin. Pourtant, la région du Saguenay ne peut réussir sans unité. »

Tout est dans la dernière phrase : sans unité, Saguenay était vouée à l’échec.

Pendant près de 20 ans, l’équilibre a été maintenu par l’administration de Jean Tremblay, malgré le maintien, sous forme d’arrondissements, des anciennes principales villes de Saguenay. Comment a-t-il été capable d’une telle prouesse alors qu’à l’intérieur d’à peine deux années, l’administration Néron l’a carrément échappé ? La réponse à cette question réside dans le modèle de gouvernance adopté par l’un et par l’autre. Entre autres faits, Jean Tremblay a su placer ses pions sur l’échiquier municipal et, ainsi, conserver sa mainmise sur la ville fusionnée. Par maints stratagèmes parfois discutables, il a bâillonné les personnes susceptibles de semer la révolte et a récompensé l’obéissance des autres.

Josée Néron a fait tout le contraire. Elle a encouragé le choc des idées à outrance et elle a récompensé ses adversaires politiques. Bref, elle s’est imaginé un monde de licornes où tous se rangeraient derrière elle en fredonnant à l’unisson que tout va bien au Royaume du Saguenay. Aujourd’hui, elle regrette sans doute cette approche sans nuance, visiblement incompatible au monde de la politique.

Mais le plus dommage dans tout ça, c’est qu’une ville sans véritables racines soit ainsi sortie de sa chrysalide, dans un univers pour lequel elle n’a jamais été préparée. Et dans un tel contexte, il est difficile de prédire comment cette histoire va se terminer.