Tracé de Gazoduq

L’heure de prendre position

ÉDITORIAL / Et si le Saguenay-Lac-Saint-Jean choisissait de dire non aux grands projets de développement industriel ; si les populations de chaque ville et village s’opposaient massivement à l’exploitation du gaz naturel albertain, au trafic maritime sur le fjord du Saguenay, à la coupe forestière (… tant qu’à y être) ; si les Saguenéens et les Jeannois se résignaient à n’exploiter que leurs paysages, leurs atouts touristiques, leur tarte aux bleuets et leur tourtière, que resterait-il de ce royaume isolé sur un océan d’épinettes ? Que deviendraient nos institutions d’enseignement, nos centres de recherche, nos infrastructures, notre offre commerciale et notre qualité de vie ? Qu’aurions-nous à offrir aux générations futures, sinon une pourvoirie où nos enfants reviendraient une fois l’an pour s’imprégner de nostalgie, au pays de la pêche blanche, de « l’Alcan » et de leur jeunesse ?

Qu’arrivera-t-il de nous, si nous acceptons notre déclin ?

La région est à un point crucial de son histoire. Elle doit choisir entre s’imposer sur l’échiquier de la mondialisation ou se replier sur elle-même. Elle doit choisir entre ouvrir la porte aux promoteurs étrangers ou agir en assiégée. Elle doit réclamer son dû ou faire vœu de pauvreté.

Une chose est sûre : elle doit choisir, puis parler. Parler assez fort pour que son message soit entendu partout, au-delà de la Réserve faunique des Laurentides.

Car, ne faire qu’observer ce qui se passe, sans intervenir, n’est plus une option pour quiconque. Tous doivent s’exprimer sur notre destin collectif.

Mardi, les principaux acteurs du développement économique du Saguenay-Lac-Saint-Jean ont lancé un mouvement d’appui aux grands projets sous le thème « Je crois en ma région ». C’est une évidence, cette démarche a pour dessein de faire contrepoids aux groupes militants qui s’opposent au promoteur GNL Québec. Et pour ce faire, ils ont choisi comme porte-parole l’ancienne députée néo-démocrate Karine Trudel. Comme parlementaire, cette dernière n’a certes pas été la plus grande défenderesse des grands projets, étant plutôt timide sur la question, mais elle demeure néanmoins une femme crédible, articulée, qui inspire la confiance.

Bref, le véhicule est bien huilé et il est prêt à entreprendre son périple.

Cette initiative est toutefois vouée à l’échec si seuls les gens d’affaires y adhèrent. Le monde politique s’est déjà manifesté, mais la population doit elle aussi s’investir dans le débat et faire connaître ses positions : développement ou repli, prospérité ou simplicité volontaire, effervescence ou déclin.

L’économiste Marc-Urbain Proulx, professeur à l’UQAC, a bien résumé cette réflexion collective essentielle, lundi soir, lors d’une table ronde organisée par le Groupe de recherche et d’intervention régionales (GRIR) : « Peut-être qu’on pourrait dire non à GNL ; peut-être qu’on pourrait devenir des précurseurs, être reconnus comme des gens courageux. Des gens dont la région est en lent déclin, mais qui disent non à un grand projet. Je veux bien, mais il faut bien comprendre les conséquences. »

L’appui aux grands projets ne doit pas être perçu telles la négation de la crise climatique ou l’apologie du grand capital. L’approbation de la communauté d’affaires, comme celle des municipalités, d’ailleurs, est conditionnelle à des projets déclarés socialement acceptables au terme d’un processus rigoureux d’évaluation environnementale.

Il ne s’agit pas d’un chèque en blanc. Il ne s’agit pas non plus d’embrasser inconsciemment l’exploitation des énergies fossiles ou d’épouser le capitalisme sauvage. Non, il s’agit simplement de laisser la chance aux promoteurs de démontrer la valeur de leurs projets et d’établir les retombées qui en découleront. Parce que, comme le suggère le professeur Proulx, les conséquences d’un non catégorique ne peuvent être ignorées.