L’heure de l’éveil

ÉDITORIAL / L’heure de l’éveil a sonné au Saguenay-Lac-Saint-Jean, une région qui persiste à croire, à hauteur de 75 %, que son avenir repose essentiellement sur l’aboutissement de grands projets industriels. Pourtant, notre dépendance à la grande industrie n’a jamais été aussi toxique, dans un monde où nous ne contrôlons pratiquement plus rien. L’abandon temporaire du projet AP60 à Saguenay et de celui de centre de billettes à Alma, par Rio Tinto, nous condamne encore une fois à l’immobilisme. À cela s’ajoute l’opposition grandissante au projet d’usine de liquéfaction du gaz naturel de GNL Québec, lequel risque fort d’être sacrifié sur l’autel de la bonne conscience collective. Mais que restera-t-il demain de ce Royaume ?

Plus rien, sinon des miettes, à moins que la région devienne plus exigeante, moins résiliente ; plus critique, moins endormie face aux belles promesses. Il faut arrêter d’échanger naïvement nos fourrures contre quelques fragments de miroir. Il faut aussi réagir aux voix paternalistes qui s’élèvent d’aussi loin que Montréal pour enrayer notre développement.

Il faut enfin refuser catégoriquement de payer seuls la facture du grand bal de l’environnement et du développement durable.

L’urgence climatique, la protection du caribou forestier ou du béluga du Saint-Laurent, la défense de nos rivières et la préservation intégrale de nos paysages bucoliques sont autant d’arguments pour nous ensevelir. Même la pénurie de main-d’œuvre qui frappe l’ensemble du Québec est évoquée pour freiner notre croissance. Et ça n’ira pas en s’améliorant.

Aussi faut-il trouver d’autres façons d’aborder l’avenir. Il faut se munir d’une indépendance telle que, le jour où Rio Tinto ou toute autre grande compagnie nous feront des promesses en échange de nos ressources naturelles, nous aurons les moyens d’imposer des conditions strictes et inviolables ; de réclamer un partage équitable de la richesse, une doctrine qui s’applique même dans les pays en voie de développement. Lorsqu’une compagnie qui a enregistré un bénéfice net de 1,3 milliard avec sa division Aluminium, en 2018, nous communique sans rire que le marché n’est pas propice à des investissements, il y a lieu de se demander s’il s’agit d’un dîner de cons.

Cessons donc d’être des porteurs d’eau, dont le dessein est constamment assujetti au marché de l’aluminium ou aux grandes causes planétaires. Réinventons-nous ; réveillons-nous ; fâchons-nous un peu.

Au gouvernement d’agir

L’idée d’une transformation draconienne de notre économie est bien belle, mais elle nécessite l’intervention des différents paliers de gouvernements supérieurs, notamment celle de Québec.

Au cours de la campagne électorale provinciale de 2018, François Legault a promis le transfert, en régions éloignées, de 5000 fonctionnaires par le biais d’une décentralisation des ministères. Il n’a pas ventilé cet engagement, mais il est permis de croire qu’au moins un millier de ces emplois atterriront ici, au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

L’heure de l’éveil, c’est de talonner le gouvernement du Québec jusqu’à ce qu’il tienne parole et qu’il contribue activement à la diversification de notre économie. Un millier d’emplois nouveaux, dans des secteurs qui sont les nôtres, comme celui de la forêt, serait un signal percutant, qui donnerait une autre dimension à notre économie. Si le premier ministre et ses quatre députés régionaux reculent dans cette démarche, ce sera un échec monumental pour la Coalition avenir Québec et un désaveu envers les régions comme celle du Saguenay-Lac-Saint-Jean. D’autant plus que la conjoncture actuelle ne saurait être plus favorable pour un tel redéploiement des institutions publiques, alors que le taux de chômage n’a jamais été aussi bas dans la Capitale nationale.

Outre les ministères décentralisés que nous a promis le premier ministre Legault, il existe d’autres leviers qui sont à la portée de l’État : l’implantation de chaires de recherche à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), de programmes de formation exclusifs dans nos institutions collégiales, et surtout, la mise sur pied de programmes de crédits d’impôt dédiés aux entreprises qui évoluent à l’extérieur des grands centres urbains.

Il faut passer à un autre niveau de langage et revendiquer notre droit au développement. Quelque 30 000 personnes se sont exilées de la région, au cours de la dernière décennie, faute de défis professionnels à leur mesure.

Il faut leur donner l’occasion de revenir dans leur terre natale. Et ce n’est certes pas en attendant un miracle de Rio Tinto ou la réalisation d’un projet contesté par une majorité de Québécois que nous arriverons à cette fin.

À bon entendeur, l’heure de l’éveil a sonné au Saguenay-Lac-Saint-Jean.