Philippe Couillard

Lettre à Philippe Couillard

Monsieur le premier ministre,Mercredi, à l'occasion du jour 100 de votre gouvernement, j'ai relu attentivement le discours que vous avez prononcé le 23 avril, à l'occasion de votre assermentation. J'ai choisi cette allocution, parce qu'une assermentation, ça engage personnellement celui ou celle qui prête serment. Il me semble que c'est plus important qu'un discours inaugural qui fixe des objectifs.
En page 4 de ce discours, vous avez promis d'obéir aux sept principes suivants : Intégrité. Transparence. Équité. Respect. Fierté. Confiance. Travail d'équipe.
C'est de transparence dont je veux vous entretenir aujourd'hui. Il s'agit là, avez-vous dit le 23 avril, de «la meilleure prévention. Nous diffuserons les informations aux citoyens de manière proactive; c'est leur maison, ils ont droit de savoir ce qui s'y passe et ce qu'il leur en coûte».
C'est sur la base de cet engagement que je vous transmets ma demande : expliquez-moi la décision du gouvernement d'aller de l'avant avec le projet de cimenterie de Port Daniel. Malgré toutes les informations transmises par le gouvernement, par la Caisse de dépôt et Investissement Québec, je ne comprends toujours pas cette décision.
Le fait que le gouvernement Marois, avant le vôtre, ait donné son aval au projet, ne me rassure pas : une telle annonce à la veille des élections n'est jamais de bon augure. Investissement Québec m'avait d'ailleurs confirmé, à l'époque, que cette décision était uniquement politique, et non pas le fruit des analyses économiques de l'organisme.
La présence de Laurent Beaudoin donne une crédibilité économique à la firme Ciment McInnis qu'il a créée pour ce projet. Mais qu'en est-il du gouvernement qui met une fortune pour accompagner l'entreprise? Et surtout, qu'en est-il de l'environnement?
Je veux bien que le Québec appuie les compagnies et leurs investissements, et qu'il ne se barre pas les pieds inutilement dans les tortueux processus de consultation qui paralysent parfois l'activité économique. Mais je ne vois pas la logique de mettre autant d'argent public dans un projet de cimenterie qui va produire 2 millions de tonnes de gaz à effet de serre pour chaque 2,5 millions de tonnes de ciment produit. Et je suis sidéré de constater que cette prévision, déjà énorme, provient non pas du gouvernement, mais d'une étude commandée par les promoteurs. C'est comme si on demandait aux compagnies de tabac de nous rassurer sur les effets du tabagisme....
À quoi sert notre ministère de l'Environnement si on ne lui commande pas de valider ces chiffres avant d'investir 450 millions $ dans un tel projet? Et à quoi sert le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement s'il n'a même pas le pouvoir d'analyser ce projet. Je n'accepte pas du tout l'argument de votre ministre David Heurtel, qui estime que la règlementation du BAPE ne s'applique pas dans ce cas. La raison invoquée est que Ciment McInnis a déposé son projet de cimenterie en mai 1995, un mois avant l'entrée en vigueur de la loi exigeant son examen par le BAPE. D'une part, le projet actuel est deux fois plus gros, donc plus polluant que le premier. D'autre part, si le gouvernement avait vraiment tenu à un examen du BAPE, il en aurait fait une condition à sa participation au projet.
Et puis il y a cette question de la concurrence déloyale que cette cimenterie risque de faire aux entreprises existantes, avec l'aide des fonds publics. Je n'ai pas la réponse au débat sur le sujet, mais comprenez tout de même ma démarche : mon gouvernement va injecter 450 millions $ d'argent public, en prêt et en capital-actions, dans le projet le plus polluant de l'histoire du Québec, pour créer entre 100 et 150 emplois à temps plein en Gaspésie, et peut-être mettre en péril des emplois ailleurs au Québec. Un projet de cimenterie qui utilisera le «coke du pétrole», c'est à dire les déchets de raffinerie comme carburant. Un projet économique sur lequel votre ministre du développement économique Jacques Daoust, a émis des doutes après avoir été élu.
Puisque vous avez promis, dans votre discours d'assermentation, de nous faire savoir ce qui se passe dans notre maison et ce qu'il nous en coûte, permettez-moi de vous demander les raisons, les vraies, et bien documentées, qui vous ont amené, comme premier ministre, à donner votre aval à ce projet.
Je vous remercie de l'attention que vous porterez à ma demande.