Les sables mouvants

ÉDITORIAL / Encore une fois, Josée Néron s’est avancée tête baissée dans les sables mouvants plutôt que d’élaborer une stratégie qui lui aurait permis de les contourner. Résultat : la mairesse de Saguenay est maintenant embourbée jusqu’à la taille et doit concentrer l’essentiel de ses efforts à sortir indemne d’un autre affrontement avec les conseillers indépendants de Saguenay.

Il n’y a pas de mal à imposer ses choix lorsqu’on est maire ou mairesse d’une ville comme Saguenay, bien au contraire. Même chose lorsqu’il est question d’orientations, de projets et de vision d’avenir. Mettre un poing sur la table est même parfois souhaitable pour renforcer son statut de chef d’assemblée, une fonction que la population a, rappelons-le, accordée à la mairesse avec une forte majorité. Bref, des fois, il est nécessaire de réitérer à tous qui est le « boss ».

Or, avant de s’investir dans pareille entreprise – parce que c’est exactement ce qu’a tenté de faire Josée Néron, de façon maladroite… –, il est crucial d’épouser une démarche politique, d’anticiper la réaction des autres et de s’assurer d’avoir suffisamment d’outils pour faire taire les critiques. Car comme aux échecs, il faut toujours prévoir deux coups d’avance. Voir où sont les sables mouvants, aussi.

Lorsqu’elle a nommé Michel Potvin à la tête de Promotion Saguenay, sans consulter les autres élus du conseil, Josée Néron a voulu asseoir ses positions de façon unilatérale. Elle était légitimée d’octroyer cette présidence à celui qui partage, avec elle et deux autres élus, la destinée de l’Équipe du renouveau démocratique (ERD). Mais, son action politique a davantage donné l’impression d’un coup de tête que d’une position stratégiquement élaborée.

Comme ce fut le cas à maintes reprises depuis son élection, la mairesse a agi sans mesurer la réaction des indépendants, notamment celles en provenance de Jonquière. Et comme ce fut le cas à de multiples reprises, elle a perdu la face, faute d’avoir assuré ses arrières. Nul ne remporte une bataille sans plan de match, et encore moins avec comme seules armes quelques tire-pois.

Le fossé entre la formation politique de Josée Néron et les indépendants n’a jamais semblé si grand qu’aujourd’hui. Les ponts qui unissaient les deux entités sont dorénavant plus rares et nettement plus fragiles qu’il y a deux ans. Bientôt, plus personne n’osera les emprunter de peur de tomber dans le précipice.

Les clans se forment lentement mais sûrement à Saguenay. Les langues se délient publiquement, mais aussi en plénière, où Josée Néron serait, semble-t-il, ouvertement contestée. A-t-elle compris, cette fois-ci, que chacune de ses erreurs sera sévèrement réprimandée ? Qu’elle est non seulement attendue avec une brique et un fanal par les conseillers de l’arrondissement de Jonquière, mais aussi par d’autres provenant de Chicoutimi et de La Baie ?

Jadis, presque tous les conseillers redoutaient Jean Tremblay parce qu’ils savaient que celui-ci aurait toujours le dernier mot. À une gifle, il répliquait d’un coup de masse ; pour répondre à une critique verbale, il crachait du venin.

Mais ce n’est pas ce qui faisait la force de l’ancien maire. Non, son pouvoir reposait surtout sur le fait qu’il avait des alliés autour de la table du conseil ; certains parce que bien entretenus et grassement nourris ; d’autres simplement parce qu’attachés et muselés. Il avait son armée, et jamais, il n’a craint l’opposition. Qui sont les alliés de Josée Néron ? Où est son armée ? S’en trouve-t-il, ne serait-ce qu’un, qui craint une riposte cinglante lorsqu’il la confronte ? Peu probable...

Tout ça nous ramène donc à la pertinence – ou plutôt l’insignifiance – d’une formation politique à l’hôtel de ville de Saguenay. Ce véhicule, qui a pourtant permis à Josée Néron de survivre au régime de l’ancienne administration municipale, est devenu un boulet pour la mairesse. Un boulet qui la force à prendre des décisions partisanes, souvent précipitées. Un boulet qui la vulnérabilise dans un contexte où elle aurait avantage à se démarquer. Un boulet beaucoup trop lourd, qui l’attire vers le fond pendant que l’armée de ses détracteurs se solidifie et observe le spectacle à partir de la terre ferme, à quelques pieds des sables mouvants.