Les mariages improbables

ÉDITORIAL / Les activités de transformation seront toujours plus difficiles en région, loin des grands marchés et des places d’affaires d’envergure nationale ou internationale. Se démarquer parmi les géants à partir d’un territoire comme le Saguenay-Lac-Saint-Jean n’est certes pas impossible, mais l’investissement en temps et en déplacements est parfois beaucoup trop considérable, si bien que les PME lancent la serviette en se disant que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Aussi, à moins de s’imposer dans un marché de niche, comme le fait Ceradyne Canada avec ses matériaux composites d’aluminium destinés à l’industrie nucléaire, ou de posséder une expertise inégalée et reconnue partout sur le continent, comme c’est le cas pour Béton préfabriqué du Lac (BPDL), plusieurs entreprises locales se résignent à se contenter d’un petit pain.

Cette semaine, la chaîne de restauration rapide McDonald’s a mis fin à un contrat de service la liant à Nutrinor. Ce pacte rapportait à la coopérative environ un demi-million par année. Il n’y a pas lieu de craindre pour l’avenir de Nutrinor, puisque cette entente avec McDonald’s ne représentait qu’un pour cent de ses revenus. 

Cette nouvelle nourrit néanmoins le pessimisme, dans une région qui manque cruellement de promoteurs ambitieux, créateurs de richesses. 

Suivre l’exemple de Gaston Bradette

Qu’on le veuille ou non, d’un point de vue purement administratif, la décision de McDonald’s se défend, car elle s’inscrit dans une volonté d’uniformiser ses produits. La multinationale n’a aucun attachement envers le Saguenay-Lac-Saint-Jean, aucune obligation ; et même si son siège social y était installé, il y a fort à parier que les gestionnaires auraient opté pour la solution la plus efficace et la moins coûteuse.

Collectivement, les gens pourraient certes s’insurger, bouder, en appeler au boycottage de la chaîne de restauration. Ils pourraient aussi profiter de l’occasion pour encourager des entreprises locales pour leur café du matin. Or, ces mouvements de masse, lorsqu’ils se matérialisent, ont tendance à s’essouffler aussi rapidement qu’ils sont apparus. 

Plutôt que de blâmer McDonald’s, la véritable réflexion devrait donc s’articuler autour de cette question : comment les laiteries régionales ont-elles réussi à faire bande à part aussi longtemps ? 

Propriétaire de neuf franchises au Saguenay-Lac-Saint-Jean, Louis-Michel Bradette raconte que son père, Gaston, a multiplié les efforts pour convaincre les administrateurs de McDonald’s de faire affaire avec les producteurs et les transformateurs locaux. M. Bradette avait été employé de l’entreprise laitière Lamontagne, et il a embrassé la cause avec une conviction inébranlable. La foi ne permet-elle pas de soulever des montagnes ? 

C’est ce qu’il faut retenir de cette saga ; qu’un homme seul peut influencer les plus hautes instances décisionnelles d’une compagnie milliardaire, s’il sait s’y prendre. Il faut s’inspirer de Gaston Bradette et appliquer son exemple à d’autres secteurs d’activités. 

Si un simple franchisé a su vendre nos producteurs à un titan centralisateur aussi imposant que McDonald’s, imaginez ce que pourraient faire un maire auprès du gouvernement, un directeur d’usine au sein d’une compagnie telle Rio Tinto, un col bleu dans une administration municipale, et ainsi de suite. Imaginez si tous se partageaient, à leur niveau respectif, la responsabilité de promouvoir leur coin de pays et les forces vives qui le composent. 

C’est l’unique chemin à suivre pour susciter des mariages improbables comme celui qui a uni, pendant des décennies, Nutrinor et McDonald’s.