Les grands perdants

ÉDITORIAL / Il y a longtemps que le camelot a déserté le parvis de l’église, les dimanches. Or, malgré les nouvelles habitudes du lecteur et le déclin des journaux en version imprimée, partout sur la planète, l’âme de cette industrie demeure plus vivante que jamais. Car ce n’est ni l’encre ni le papier qui a porté notre média à travers les époques, mais bien son contenu. Et paradoxalement, ce dernier ne cesse de s’épanouir en harmonie avec son époque. Jamais nos nouvelles n’ont été aussi consultées qu’en ce moment, à l’ère du Web et de l’instantané. Le problème est que ces textes ont été vampirisés, exploités, voire plagiés impunément par certains géants de l’Internet, qui, par-dessus le marché, se sont accaparé les revenus autrefois destinés à nos journaux.

Certes, la chanson a été maintes fois fredonnée, au cours des dernières années. Le responsable est connu depuis longtemps et l’heure n’est plus aux accusations, mais plutôt à une prise de conscience. Il est maintenant temps de réfléchir sérieusement sur nos besoins collectifs en matière d’information, avant qu’il ne reste plus rien hors des grands centres urbains.

Parce que la disparition d’un média régional aurait d’importantes conséquences, qui vont bien au-delà de la perte de centaines d’emplois. Il y aurait un chapelet de grands perdants en commençant par toi. Oui, toi, le lecteur qui, chaque matin, a la chance de connaître le pouls de ta région et de façonner ton opinion à partir de l’actualité qui te concerne.

Il y aurait toi aussi, l’abonné de Facebook qui croit naïvement qu’il y aura des nouvelles en abondance tant que les réseaux sociaux existeront. As-tu seulement réalisé que les textes que tu lis ont été rédigés par nos journalistes, nos chroniqueurs, nos éditorialistes ?

Le perdant, ce serait toi aussi, l’animateur radiophonique, qui nourrit tes bulletins de nouvelles des textes que nous avons rédigés la veille. Tu sais, tes trois ou quatre heures d’antenne quotidiennes seront nettement plus difficiles à meubler lorsque nous aurons tué notre dernière Une, si ce scénario catastrophe se produit.

Et toi, le politicien, toutes allégeances confondues, tu t’ennuierais sans doute si nous n’étions plus là. Tes annonces, tes points de presse, tout ce qui fait de toi une personnalité publique, c’est nous qui en faisons écho. Tu constaterais très vite que Twitter ne rejoint qu’un infime échantillon de la population.

Et toi, l’homme d’affaires, le producteur de spectacles, le dirigeant d’entreprise ou l’artiste ; toi qui découpes les pages du journal pour étoffer ton portfolio, que ferais-tu si plus personne ne faisait la promotion de ta réussite, de ton succès, de tes idées innovantes ?

À Cuba, savez-vous pourquoi nul n’entend jamais parler d’un incendie, d’un crime ou d’un accident de la route ? La disparition de ces aléas de la vie quotidienne est expliquée dans le livre Avant l’après, voyages à Cuba avec George Orwell, du journaliste et auteur Frédérick Lavoie. « Pour un régime qui cherche à contrôler le présent, le passé et le futur, chacun de ces petits drames est […] hautement dérangeant. »

De là toute l’importance d’une presse diversifiée et indépendante au Québec, qui ne craint pas de déranger lorsqu’il est justifié de le faire.

Heureusement, les gouvernements du Québec et du Canada se montrent préoccupés par la menace qui plane sur l’industrie des médias, en particulier celle qui guette nos journaux en ce moment. La démocratie est encore une vertu que l’État souhaite défendre. Et visiblement, il subsiste dans la population un sentiment d’inquiétude quant à l’éventuelle disparition de ses journaux régionaux. Nous l’avons constaté avec la vague de mots d’encouragement répertoriés depuis lundi. Et c’est cet appui qui nous motive à garder le cap sans lancer la serviette afin qu’il y ait une autre édition demain, et le jour d’après.