Marc St-Hilaire

Le pire de nous-mêmes

ÉDITORIAL / Rien que par son titre, la manchette de lundi ouvrait la porte toute grande aux dérapages les plus abjects : douze nouveaux cas de COVID-19 au Saguenay–Lac-Saint-Jean, tous des travailleurs étrangers. Et comme il fallait s’y attendre, certains ont profité de l’occasion pour, encore une fois, exposer à la face du monde le pire de nous-mêmes.

D’abord, s’il est une vérité incontestable, c’est que les travailleurs étrangers sont essentiels à la relance de notre économie et du système que nous avons édifié. Ils font même partie intégrante du plan d’affaires de plusieurs entreprises. En agriculture, cette équation est plus manifeste qu’ailleurs, mais elle s’applique également à un éventail de PME qui font notre fierté, dans différents champs de compétences. Dans ce contexte, comment peut-on justifier un commentaire aussi déplorable que « Qu’ils retournent chez eux avec leur COVID ! » ?

La question se pose puisque des réflexions de cette nature se sont multipliées sur les réseaux sociaux dès la parution de l’article. A-t-on déjà oublié que le Canada a supplié le Mexique pour qu’il permette à ses citoyens de venir nous prêter main-forte pendant la saison estivale ? Pire, a-t-on oublié nos beaux discours sur l’autonomie alimentaire ? Parce qu’acheter local, se nourrir de nos terres et du fruit de nos artisans locaux, c’est aussi accepter que des gens venus d’autres pays prennent nos champs d’assaut afin de combler le manque de main-d’oeuvre.

Lire ces commentaires rend perplexe, surtout pour quiconque reconnaît le caractère crucial de la main-d’oeuvre étrangère, qu’elle soit saisonnière, comme celle qu’on voit chez les maraîchers, ou annuelle, comme celle qui travaille chez les producteurs laitiers. Les employeurs, qui se portent responsables de ces ouvriers, devraient plutôt être appuyés et encouragés afin que les nouvelles règles sanitaires aient le moins d’impact possible sur leurs opérations.

Le Québec a choisi, au cours des dernières décennies, de donner à ses enfants la chance de travailler dans des métiers moins exigeants sur le plan physique. C’est un choix de société qui se défend facilement, mais le travail manuel demeure inévitable dans bien des domaines. La ferme en est un. Certes, la robotisation et les nouvelles technologies ont fait leur place en agriculture, comme dans moult secteurs d’activités, mais l’automatisation a elle aussi ses limites.

Il est encore loin le jour où les installations agricoles ne seront opérées que par des machines et des techniciens.

Aussi, plutôt que d’y aller de commentaires disgracieux et indignes d’une société ouverte sur le monde, peut-être serait-il plus pertinent de saluer la dernière sortie des députés bloquistes Alexis Brunelle-Duceppe et Mario Simard, qui demandent au gouvernement fédéral de mieux encadrer nos producteurs lorsque les travailleurs étrangers atterrissent au pays. Par exemple, les autorités gouvernementales pourraient imposer un second test de dépistage de la COVID-19, juste après les quatorze jours de quarantaine obligatoire auxquels ils doivent se soumettre dès leur arrivée. Une telle mesure réduirait possiblement les chances de propagation du virus.

Chercher des solutions aux problèmes devrait être le leitmotiv de chacun d’entre nous. Toujours. Mais pour ce faire, il faut d’abord se donner une vue d’ensemble, lire sur le sujet, pour se forger une opinion articulée de faits. Ça demande davantage d’efforts que de limiter ses commentaires à la seule lecture d’un titre, mais c’est nettement plus constructif que de réclamer publiquement la fermeture de nos portes à une main-d’oeuvre qui nous enrichit économiquement et culturellement.