L'hôtel de ville de Saguenay

Le néolibéralisme municipal

CHRONIQUE / La déclaration est candide, comme une vérité allant de soi. « La Ville de Saguenay, faut comprendre que c'est un peu comme une grande entreprise de services. Donc, des gens qui arrivent avec un bagage d'entreprises, qui ont administré des budgets importants, des filiales, ben la Ville c'est un peu ça. C'est un paquet de filiales qui donne un paquet de services » (Téléjournal du 15 août).
Le conseiller municipal Luc Boivin appuyait ainsi les compétences d'Éric Larouche, homme d'affaires et candidat potentiel à la mairie de Saguenay, ce qui valorise la sienne au passage. Une ville n'est pas un business. À ce que je sache, gérer du gaz ou du fromage n'a rien à voir avec le fait de représenter des citoyens (si bon soit-il). Un autre exemple de néolibéralisme qui consiste à appliquer une logique marchande à tout ce qui est en dehors du secteur privé. Nous ne sommes plus des patients ou des étudiants, mais des clients. Nous ne sommes plus des citoyens, mais des consommateurs de services. Nous ne sommes plus dans une ville, mais dans une entreprise.
Il est de bon ton d'invoquer des critères de rentabilité et de performance à tout vent. Ça rassure tout en dépolitisant les enjeux. Plus ou moins subtilement, on accorde toutes les vertus au secteur privé en discréditant le secteur public qui porte en lui des tares (inefficace, coûteux, lourd). Le palier municipal n'y échappe pas, loin de là. Lors des audiences publiques sur le projet de loi 122 concernant l'autonomie des municipalités, les lobbys municipaux ont exigé le retrait de règles de consultation et l'augmentation du montant des contrats octroyés de gré à gré. Pour être plus efficace, diminuer les coûts. Il faut que les projets avancent vite. L'obsession collective du compte de taxes, indicateur ultime de la qualité de vie, s'inscrit dans cette tendance. Tel un bon gestionnaire, trop d'élus se considèrent libres de décider pendant quatre ans sans se référer au peuple qui ignore la complexité des enjeux. Une gestion en « bon père de famille » quoi. Un paternalisme dépassé où le citoyen est considéré comme un enfant ignare et incapable de réfléchir et encore moins de décider de l'avenir de sa collectivité.
Ville Saguenay n'est pas « un peu comme une grande entreprise ». C'est faux. Une ville est une instance démocratique, pas une organisation privée. On ne rend pas de comptes à des propriétaires ou actionnaires, mais à des citoyens. Une élection n'est pas une assemblée d'actionnaires qui se votent un conseil d'administration. Les élus représentent temporairement des citoyens. Ils doivent constamment revenir à eux, par divers moyens, entre les élections, pour s'assurer de bien représenter l'intérêt collectif. Ce qui n'est pas le cas actuellement. Ils sont soumis à des règles de transparence et des protocoles d'éthique. La qualité de vie, l'aménagement du territoire, la protection des patrimoines bâtis, paysagers, oraux, les arts et la culture, l'environnement, la qualité de l'eau et même les « saintes » habitudes de vie ne sont pas les filiales d'une entreprise, ni des services ou produits soumis à des règles de rentabilité et de profits.
C'est un leurre dangereux de comparer une ville à une entreprise. La démocratie est compliquée et il y a une raison fondamentale : elle consiste à s'assurer que le pouvoir demeure entre les mains des citoyens. Il ne s'agit pas d'une utopie de pelleteux de nuages. Ses règles visent à protéger les fonds publics des intérêts privés proches du pouvoir au détriment d'une meilleure distribution de la richesse et d'une justice sociale. Une application des règles de transparence permet aux citoyens de juger, en tout temps, de la compétence et de l'honnêteté de ses représentants. La démocratie municipale est déjà mal en point à Saguenay et ailleurs au Québec. L'assimiler à une entreprise ne fera qu'accentuer le problème. Que cette élection soit aussi celle des engagements démocratiques.