Le mérite, selon Rio Tinto

ÉDITORIAL / Combien de coupes seront nécessaires pour que l'aluminium ne soit plus considéré tel l'enfant pauvre de Rio Tinto ?
En février 2015, quelques mois après avoir succédé à Jacynthe Côté comme grand patron de la division aluminium au sein de Rio Tinto, Alfredo Barrios a dit aux membres de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain : « (La division aluminium) doit mériter le droit d'investir et de croître. » À Londres, on refuse de tourner la page sur l'acquisition d'Alcan, en 2007, au coût exorbitant de 34 milliards de dollars. Dans ses états financiers de 2012, Rio Tinto a dû radier 11 milliards d'actifs pour réparer cette bévue qu'ils n'ont visiblement pas digérée à ce jour. 
Au mois d'août dernier, alors qu'il venait à peine d'être nommé directeur exécutif des opérations aluminium pour la région de l'Atlantique, Gervais Jacques a répété sur toutes les tribunes médiatiques que l'appui des Québécois « n'est pas à la hauteur des attentes » de ses supérieurs. Insuffisants, les droits d'exploitation hydrauliques ; insuffisantes, les exemptions environnementales ; insuffisants, les sacrifices des syndicats et des fournisseurs de services pour rendre l'entreprise plus performante que ses rivales. 
Mardi, la compagnie a frappé dans son Usine Grande-Baie, la seule n'étant pas syndiquée au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Après Arvida et Alma, c'était au tour de cette unité de subir le couperet de la direction. Le prix à payer cette fois-ci : 12,6 millions de dollars, l'équivalent de 103 emplois. La direction a proposé à ses travailleurs d'abandonner certains de leurs avantages sociaux pour sauver les postes touchés. L'odieux leur revient donc de choisir entre leurs conditions de travail et le sort de leurs collègues. On coupe le bras ou la jambe ? 
À cette annonce s'ajoute la menace d'une série de compressions à venir, totalisant 750 millions de dollars en Europe, en Afrique ainsi qu'au Canada. Ce plan de réduction, révélé dans Le Quotidien, n'a cependant pas été confirmé par le service des communications. 
Indéfendable
Les réserves de l'actionnariat de Rio Tinto à l'égard de l'aluminium et sa réticence à appuyer l'industrie sont explicables, selon une certaine perspective. Par contre, ce qui laisse perplexe, c'est l'attitude molasse du gouvernement du Québec face à cette grande entreprise. Comment interpréter les récents propos du ministre de l'Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Arcand, pour commenter la vente, à Hydro-Québec, de 126 MW de surplus hydroélectriques générés par les centrales de Rio Tinto dans la région ? Pour l'exercice 2016, la facture s'élève à 26 millions. « Il faut se rappeler que l'entente entre Hydro-Québec et Rio Tinto annoncée en décembre 2014 a permis de consolider près de 800 emplois de qualité dans la région », a-t-il plaidé. 
Il y a des limites à vivre dans le déni... Plutôt que de défendre l'indéfendable, le ministre Arcand et son chef, le premier ministre Philippe Couillard, n'auraient-ils pas intérêt à dénoncer la situation et à exiger plus de considération de la part de la multinationale ? Plutôt que d'accorder des délais à l'entreprise, n'auraient-ils pas intérêt à exiger qu'elle s'acquitte de ses engagements, qu'elle augmente sa production et qu'elle crée de l'emploi ? 
Car, contrairement à ce qu'affirme Gervais Jacques et Alfredo Barrios, le Québec et le Saguenay-Lac-Saint-Jean méritent amplement les investissements qui leur ont été promis. Et à défaut de projets d'expansion, ils méritent au moins de conserver leurs acquis, en attendant une conjoncture favorable. 
Ce n'est plus aux Québécois de se montrer à la hauteur des attentes de cette compagnie, mais plutôt l'inverse.