Le début d’une négociation

ÉDITORIAL / Tout le monde souhaite voir une entreprise locale s’épanouir, prendre de l’expansion et rayonner au-delà des frontières du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Tout le monde est fier lorsque ladite entreprise acquiert ses compétiteurs de l’extérieur et améliore ainsi sa position sur le marché québécois, voire sur l’échiquier canadien ou international. Par contre, lorsque le rayonnement et la fierté nécessitent la participation financière des contribuables, il y a toujours lieu de prendre du recul et d’analyser froidement la situation.

Directeur général de la Fromagerie Bovin, Luc Boivin a joué la carte de l’émotion, cette semaine, en menaçant d’annuler tous les projets futurs de son entreprise, faute de ne plus pouvoir traiter un volume suffisant d’eaux usées. Il jette ainsi le blâme sur l’administration municipale de Saguenay, qui a sommé la fromagerie baieriveraine de réduire ses rejets vers l’usine d’épuration municipale.

D’abord, il faut voir en cette sortie médiatique le début d’une ronde de négociations avec la Ville. Ayant siégé comme conseiller municipal pendant huit années, Luc Boivin connaît l’importance de l’opinion publique et sait mesurer l’impact d’une déclaration aussi fracassante que celle qu’il a offerte au journaliste Pascal Girard, mardi : « Avec le prétraitement, on va peut-être réussir à atteindre ce que la Ville veut, mais ça fait en sorte qu’il n’y aura plus d’investissement à La Baie. »

Bien que ses préoccupations soient vraisemblablement fondées, et que l’option d’investir dans la Fromagerie Lemaire de Drummondville, récemment achetée par Boivin, ajoute des munitions à son argumentaire, il ne fait aucun doute que Luc Boivin préférerait une solution pérenne, qui permettrait à son entreprise familiale de continuer à se développer là où elle a pris naissance. C’est souhaitable non seulement pour la Fromagerie Boivin et ses employés, mais également pour toute la communauté saguenéenne. Il n’y a jamais trop d’entreprises prêtes à investir.

Toute proportion gardée, la stratégie de Luc Boivin n’est pas différente de celle qui anime les compagnies telles Rio Tinto ou Produits forestiers Résolu, qui jouissent notamment d’avantages hydroélectriques exceptionnels. En tant qu’homme d’affaires, l’ancien conseiller a toutes les raisons de mettre la pression sur la Ville.

Maintenant, il sera intéressant de voir comment l’administration de la mairesse Josée Néron répondra aux demandes de Luc Boivin, un ancien adversaire politique certes, mais avant tout un investisseur crédible, à la tête d’une entreprise bien ancrée dans son milieu.

La Ville a le devoir de gérer les fonds publics selon un cadre défini, de façon responsable. Josée Néron ne peut plier à toutes les exigences qui lui sont formulées, pas plus celles de Luc Boivin que celles de toute autre entreprise. Elle doit néanmoins tout mettre en œuvre pour encourager la croissance économique de sa municipalité, sans égard aux allégeances politiques. Attendre que Drummondville fasse les yeux doux à la Fromagerie Boivin pour qu’elle déménage une partie de sa production serait également une erreur.

Entre autres solutions potentielles, certains ont suggéré, mercredi, de vendre à la Fromagerie Boivin l’usine de traitement des eaux de La Baie, puis de financer la transaction sur plusieurs années. Une telle entente permettrait à l’entreprise du chemin Saint-Joseph de disposer de la marge de manœuvre nécessaire pour ses projets futurs.

Quant à la Ville, cette dernière aurait l’occasion de se doter d’une infrastructure moderne, dédiée essentiellement aux citoyens.

Ce scénario n’est sans doute pas le seul sur la table, mais une chose est certaine : il est à l’avantage de tous que chaque partie mette un peu d’eau dans son lait.