Le début d’une longue traversée

ÉDITORIAL / Le conseil de ville de Saguenay a pris sa décision en toute connaissance de cause : le salaire que les élus se sont accordé demeurera inchangé. L’ensemble des conseillers et la mairesse Josée Néron devront maintenant accepter de se faire critiquer pour leur position jusqu’à la fin de leur mandat.

Pour les bonnes raisons ? Pas nécessairement puisque, comme l’a indiqué la mairesse, il est important d’offrir un salaire attrayant pour convaincre des personnes compétentes à se lancer en politique municipale. Elle a aussi indiqué qu’en maintenant un salaire de base peu élevé tout en majorant les primes de fonctions, l’hôtel de ville aurait à nouveau été vulnérable aux traitements de faveurs, ce qui n’est pas faux.

Mais entre ces principes louables et la réalité actuelle, entre la quête de faire autrement et la perception populaire, il existe un immense fossé. Et le pont qui sépare les deux rives de ce fossé risque de prendre beaucoup plus que trois ans à construire.

Le conseil de ville de Saguenay a raté une occasion de se mettre au diapason avec sa population, frustrée d’avoir encaissé des hausses de taxes successives. Frustrée aussi de voir des budgets amputés, comme celui de l’École nationale d’apprentissage par la marionnette (ÉNAM), une organisation qui survit tant bien que mal, malgré une mission admirable. Lundi soir, l’un des responsables de cette troupe de théâtre qui facilite, depuis 1990, l’intégration de personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, a pris la parole devant les élus. Il les a presque suppliés de ne pas toucher à la subvention qu’il recevait de la Ville.

Richard Bouchard n’est pas le premier à se présenter ainsi, désespéré, devant le conseil. Il ne sera pas le dernier non plus. Or, il faut une bonne dose de courage et d’humilité pour aller ainsi quémander sur la place publique. Et, alors qu’il avait terminé sa plaidoirie, que lui restait-il comme ultime argument ? L’augmentation de salaire des élus.

Nous ne sommes plus au stade de la contestation du compte de taxes ou aux attaques partisanes. Nous sommes devant une population à qui l’administration municipale impose l’austérité afin de permettre à Saguenay de se remettre sur les rails. Qu’importe les justifications exprimées par les élus, le courroux envers eux ne risque que de s’amplifier.

Josée Néron a tenu à rappeler qu’elle a réduit d’une année la prime à laquelle elle aura droit lorsqu’elle quittera ses fonctions. Au passage, elle a reproché aux médias de ne pas avoir mis l’accent sur ce détail dans leur couverture. Alors, écrivons-le à nouveau : Josée Néron a tourné le dos à une allocation de 155 000 $ au terme de sa carrière politique. Est-ce suffisant pour calmer la tempête ? Non. En fait, cette mesure ne sera guère plus efficace qu’un parapluie en plein ouragan. Or, s’accrocher ainsi et tenter sans relâche d’expliquer une décision controversée revient à dire à une portion grandissante de mécontents qu’ils n’ont rien compris. Et politiquement parlant, une telle stratégie est plutôt périlleuse.

Mais peut-être l’avenir donnera-t-il raison au conseil d’avoir gardé le cap, qui sait ? La réalisation éventuelle de projets majeurs au Saguenay-Lac-Saint-Jean, comme ceux de Métaux BlackRock et de GNL Québec, permettra possiblement à la Ville de renouer avec la prospérité et de récompenser ses citoyens pour l’effort de guerre qu’ils ont accompli. Peut-être alors oublieront-ils cette hausse de salaire et applaudiront-ils leurs représentants pour leur travail.

Mais en attendant qu’un tel scénario se concrétise, la traversée du désert s’annonce ardue pour ceux et celles qui siègent à l’hôtel de ville. L’expression populaire n’aura jamais été si propice : c’est à la sueur de leur front qu’ils vont gagner leur salaire.