Cela fait maintenant un an que le vice-amiral Mark Norman (à gauche), commandant adjoint des Forces armées canadiennes, a été relevé «temporairement» de ses fonctions.

Le crime du vice-amiral Norman

ÉDITORIAL / Cela fait maintenant un an que le vice-amiral Mark Norman, commandant adjoint des Forces armées canadiennes, a été relevé «temporairement» de ses fonctions par son supérieur, le général Jonathan Vance, chef d’état-major de la Défense nationale.

Un an, donc, que le numéro deux de l’armée a été suspendu, ses documents saisis, et ni le gouvernement, ni la Couronne, ni la GRC, ni le ministère de la Défense n’ont porté d’accusations ou seulement fait état des gestes qui lui seraient reprochés. Dans un tel vacuum, il lui est impossible de se défendre.

Cela est tout sauf normal ou équitable. 

Comme l’avait fait le cabinet Harper dans l’affaire du sénateur Mike Duffy, le Bureau du Conseil privé se livre à des manœuvres pour éliminer une épine politique. Mais suspendre de ses fonctions un des plus hauts gradés militaires du Canada va beaucoup plus loin que d’éponger les dettes d’un sénateur. 

Le Conseil privé est à l’origine de l’enquête de la GRC, visant à identifier la source d’une fuite à propos des délibérations du cabinet Trudeau, peu après l’élection de 2015, qui devraient être protégées par le secret ministériel. L’enquête a pointé le vice-amiral Norman.

Mais la fuite ne mettait nullement en cause la sécurité nationale. Le vice-amiral n’en tirait aucun avantage personnel. Les courriels obtenus par les policiers montrent que sa seule préoccupation était de protéger la capacité opérationnelle de la marine canadienne en s’assurant que des manœuvres politiques ne fassent pas dérailler la transformation, par les Chantiers Davie, de l’Asterix en navire de ravitaillement (le projet Resolve). 

Il aurait simplement informé Davie qu’un comité ministériel remettait l’accord en question et voulait retarder de deux mois la signature de l’entente, à la suite des pressions exercées par la compagnie Irving. 

Le gouvernement Trudeau veut-il que le lynchage de ce haut gradé serve d’exemple afin d’éviter d’autres fuites à l’avenir? C’est la seule explication qui résiste à l’examen des faits jusqu’ici. Et cela de la part d’un gouvernement qui avait promis de se distinguer par sa transparence...

Tant qu’à y être, ne pourrait-on pas aussi faire la lumière sur les pressions exercées par les concurrents des Chantiers Davie. Étaient-ils eux aussi tenus informés des intentions du cabinet Trudeau, puisqu’ils étaient à l’origine de la remise en question du contrat? Ça aussi on aimerait le savoir.

Le président du Conseil du Trésor, Scott Brison, a affirmé à la GRC qu’en raison des pressions politiques exercées par Davie et Québec, les fuites avaient empêché le cabinet de procéder à l’examen de l’entente. 

Doit-on croire que ce retard de deux mois n’allait pas être annoncé, ou qu’il ne susciterait pas d’opposition de la part du Québec? M. Norman n’aurait donc fait qu’informer Davie quelques jours avant que la nouvelle soit annoncée de toute façon. 

Dans un des courriels révélés par The Citizen, Mark Norman confie à un interlocuteur qu’il était prêt à offrir sa démission pour protester contre l’annulation de l’entente, car il savait que la Marine avait un besoin urgent de ce navire-ravitailleur. «La politisation flagrante de ce dossier (et de tant d’autres) va au-delà de ce qui serait raisonnable. Les gens s’en foutent totalement, et ça fait mal», écrivait-il

Le seul crime du vice-amiral est d’avoir défendu la Marine contre des manœuvres politiques. Cette chasse aux sorcières a trop duré, il doit réintégrer ses fonctions.