En prenant en main le dossier des négociations avec les médecins spécialistes, Philippe Couillard tente de limiter les dégâts en santé.

Le «bully» devenu boulet

ÉDITORIAL / Philippe Couillard vient de prendre en main le dossier des négociations avec les médecins spécialistes, mais selon son cabinet, il ne faut pas y voir un désaveu à l’endroit du ministre de la Santé, Gaétan Barrette. Si ce n’est pas un désaveu, c’est néanmoins un signal clair que le premier ministre veut éviter d’autres confrontations dans le réseau de la santé et améliorer le climat envenimé par l’approche «bulldozer» de son ministre. Ce n’est pas trop tôt.

Au début du mois, M. Couillard se portait encore à la défense de Gaétan Barrette. Lorsque cinq organisations représentant les gestionnaires, les omnipraticiens, les médecins spécialistes, des professionnels et des techniciens de la santé ont dénoncé l’intimidation, le dénigrement et l’abus du pouvoir dont fait preuve le ministre, M. Couillard a décrit M. Barrette comme un «homme décisif», et non «brusque», une personnalité forte.

Le chef libéral voyait aussi dans les récriminations des médecins, des cadres et des professionnels du réseau le jeu «des lobbys de la santé qui se chicanent pour des bouts de pouvoir». Il parlait d’expérience. Il a lui aussi été ministre de la Santé et des Services sociaux.

M. Couillard soulignait que les lobbys ne parlent pas des patients, alors que son ministre est «entièrement et quotidiennement tourné vers l’intérêt des patients, pas des groupes d’intérêt».

«Il faut parfois vouloir et savoir bousculer le statu quo, dépoussiérer les façons de faire pour faire avancer le Québec», soutenait également le premier ministre, à l’Assemblée nationale. 

Treize jours plus tard, M. Couillard semble être venu à la conclusion que s’il désirait que les négociations aboutissent rapidement avec la FMSQ et s’il voulait épargner un recours juridique, il avait intérêt à écarter Gaétan Barrette des pourparlers et à limiter son rôle à celui de conseiller technique.

Un nouveau comité de négociation — qui se rapportera au gouvernement et non seulement au ministre Barrette — a été formé pour discuter de l’étalement des paramètres salariaux, mais aussi de l’application des lois 20 et 130. Le premier ministre veut une entente négociée d’ici la mi-février.

Sage décision. Pour les patients, mais aussi pour M. Couillard et sa formation politique qui devront défendre leur bilan aux élections d’octobre 2018. Lors d’un coup de sonde Ipsos-La Presse réalisé à la mi-octobre, 62 % des répondants estimaient que le Québec allait dans la mauvaise direction en santé. Devant un tel résultat, difficile pour un premier ministre de ne pas regarder de plus près la conduite de son ministre de la Santé.

Certains diront que M. Couillard et son gouvernement cèdent encore devant la puissante FMSQ. Le député Amir Khadir a d’ailleurs reproché à M. Couillard «d’agir seulement quand les membres les plus privilégiés du réseau, un lobby riche et puissant formé par ses anciens collègues et amis spécialistes, montent au créneau». Le député de Québec solidaire, lui aussi médecin, rappelle que le premier ministre est resté insensible aux acteurs du réseau moins fortunés.

Il faudra en effet surveiller de près le contenu de l’entente finale et s’assurer que celle-ci est dans l’intérêt des malades, dans celui des autres composantes du réseau et non seulement dans celui des spécialistes. 

Mais il faut par ailleurs se réjouir qu’un groupe puisse défendre le droit à la négociation de leurs conditions de travail et tenir tête au ministre qui s’est arrogé beaucoup de pouvoir dans ses lois, en plus d’éliminer les organisations qui pouvaient émettre des avis contraires aux siens. 

Le comité de négociation, le premier ministre et la FMSQ doivent établir un nouvel équilibre.