La sainte trinité de l'aluminium

Qui croire: Bernard Landry, Amir Khadir ou Jean-Thomas Bernard? Trois autorités et trois vues diamétralement opposées sur l'industrie de l'aluminium au Québec et particulièrement au Saguenay-Lac-Saint-Jean.
L'un dit que les tarifs hydroélectriques ne sont plus un avantage au Québec, l'autre revendique la nationalisation des barrages détenus par Rio Tinto Alcan (RTA) et le troisième préférait que l'électricité qui sert à produire de l'aluminium soit vendue au prix du marché aux consommateurs nord-américains, rien de moins.
Coup de tonnerre
De passage dans la région, mercredi, l'ancien premier ministre du Québec, Bernard Landry, est devenu le premier politicien (ou ex-politicien), à affirmer que les tarifs québécois ne constituent plus un avantage pour l'industrie et qu'ils devraient être ajustés à certains paramètres, dont celui du prix du marché de l'aluminium. Dit par un consultant indépendant et ou encore par un cadre de RTA, cette déclaration serait apparentée à de l'hérésie.
De la part de Bernard Landry, ça demande une réflexion. Celui-ci a été, et de loin, le politicien des dernières décennies le plus sensible à la question de l'aluminium au Québec. À titre de ministre des Finances et de premier ministre, il soutenu fortement la région dans sa quête de transformation, notamment en mettant sur pied une politique de crédits d'impôt. Sa déclaration est un coup de tonnerre pour les tombeurs de l'industrie, mais elle s'inscrit dans le discours syndicaliste qui a mené au sauvetage du Complexe Arvida. À l'époque, autour de 2005, certains officiers syndicaux, plus radicaux, plaidaient la nationalisation de l'énergie, mais d'autres voix, comme Jean-Marc Crevier, Claude Patry, et Alain Gagnon, ultérieurement, ont rejeté cette idée parce qu'ils estimaient qu'il s'agissait d'un levier pour exiger des engagements.
Ironiquement, quand RTA a annoncé la fermeture de l'usine Shawinigan, des analystes ont affirmé qu'il aurait mieux valu que la société possède aussi des installations hydroélectriques en Mauricie comme au Saguenay pour exiger une usine de remplacement. Les conditions au Saguenay-Lac-Saint-Jean font en sorte que RTA aurait besoin d'une situation extraordinairement grave pour fermer des usines, étant liée par des engagements contractuels.
Donc, Landry met une alerte sur les tarifs hydroélectriques et des syndicats ne souhaitent pas une privatisation des installations de RTA dans la région. Ce qui n'empêche pas Amir Khadir de prôner la nationalisation et le professeur Jean-Thomas Bernard d'affirmer que les emplois dans l'aluminium coûtent plus cher aux contribuables que si l'électricité était vendue sur le marché.
En prenant ses suggestions d'une autre façon, pourquoi ne demande-t-on pas les raisons pour lesquelles RTA produit son kilowatt/heure de trois à quatre fois moins cher qu'Hydro-Québec? Soit, la société d'État couvre un immense territoire, exploite de méga-barrages et dispense un service public qui requiert beaucoup de personnel de bureau, mais ces coûts n'ont jamais été comparés. Qu'on ne le fasse pas, ça peut passer, mais qu'on omette de tenir compte du coût de production du kw/h de RTA, ça mène à un modèle incomplet à l'équation. Pourquoi évaluer l'aide gouvernementale à RTA selon les coûts de revient d'Hydro-Québec, si ce n'est que pour étayer sa propre thèse? Le coût de revient du kw/h chez RTA fait quand même rêver quand on considère qu'Hydro-Québec débourse 13,3 cents pour chaque kw/h qui provient des éoliennes (incluant le transport). Peut-on blâmer RTA de prendre les moyens de produire à si faible coût!
Ceci étant dit, la position de Bernard Landry doit être prise au sérieux par la famille politique parce qu'elle assure une pérennité dans une région qui vit des difficultés dans la plus grande indifférence et assure un positionnement à tout le Québec face aux changements abruptes. Il y a le marché, bien sûr, perturbé par la venue de nouveaux joueurs du Moyen-Orient, de l'Asie et de l'Afrique, mais aussi le gaz de schiste. Celui développé aux États-Unis, menace les alumineries au Canada, et c'est ce que comprend l'ancien premier ministre Landry. En pleine campagne électorale, souhaitons que sa suggestion ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd!