La plaidoirie des autruches

Les administrateurs du réseau de la santé et des services sociaux du Saguenay-Lac-Saint-Jean ont beau accueillir avec humilité le rapport accablant de la Commission des droits de la personne en regard de la Direction de la protection de la jeunesse, il n'en demeure pas moins qu'ils sont entièrement imputables de la catastrophe qui est aujourd'hui étalée au grand jour.
Bien plus que troublante, cette dégradation des services est tout à fait inacceptable, voire impardonnable dans la mesure où elle implique les plus vulnérables de notre société : les enfants. Aujourd'hui, alors qu'elles n'ont d'autre choix que de faire face à la tempête, les autruches sortent leur tête du sable et produisent leur plaidoirie. Ils promettent des changements, s'engagent à prendre les choses en main, jurent qu'ils mettront tout en oeuvre pour répondre aux standards ministériels. Mais, malgré toutes les bonnes intentions manifestées, jamais ces gestionnaires ne pourront remonter le temps et compenser la mort tragique de ce bambin de 22 mois, dont le dossier a été tabletté pendant plus de trois semaines. Leur échec est lamentable et il faudra davantage que de belles promesses pour atténuer la colère de la population. Les responsables de ce fiasco doivent rendre des comptes.
Le constat est sévère, certes, mais il est celui que tout contribuable est en droit d'exprimer devant le portrait peu reluisant de la DPJ et du CIUSSS. Des gens supposément compétents ont choisi de respecter leur enveloppe budgétaire sans mot dire plutôt que de sonner l'alarme, que ce soit auprès des autorités gouvernementales ou en dénonçant publiquement le manque de ressources financières avec lequel ils devaient composer. Il est là, l'essentiel du problème. L'humain est au coeur du système de la santé et des services sociaux. Conséquemment, on ne peut administrer son fonctionnement comme lorsqu'on assemble un meuble IKEA. Il manquera toujours une vis ou une pièce du casse-tête, et il appartient aux dirigeants de s'assurer qu'en bout de ligne, les morceaux manquants ne nuisent pas au bon déroulement des opérations. Négliger le rôle ne serait-ce que d'une cheville de bois transforme la structure en un château de cartes, susceptible de s'effondrer au moindre coup de vent.
Qui dans cette tour d'ivoire a fermé les yeux sur le manque de formation des employés de la DPJ, sur les délais injustifiables, sur l'incompétence de certains responsables, sur la prise de notes évolutives déficiente, sur les lacunes dans le suivi de dossiers ? Qui devait veiller sur cette organisation et établir des directives claires et homogènes en ce qui a trait aux interventions ? Bref, qui a scellé le sort de cet enfant sans défense, et bien d'autres, laissés à eux-mêmes parmi les monstres les plus abjects de notre société ?
Un fossé qui se creuse
Cette crise n'est pas la première qui frappe le CIUSSS depuis sa création en 2016, et il serait naïf de croire qu'il s'agit de la dernière. Car dans la réorganisation du réseau, on semble avoir oublié une strate de personnes indispensables au bon fonctionnement de l'appareil, soit les cadres intermédiaires dont le mandat est d'assurer un lien entre la tête dirigeante et le terrain. Autrefois, ces derniers avaient un accès direct aux directions locales qui elles, communiquaient leurs besoins respectifs à l'Agence régionale. Mais dorénavant, ces gestionnaires de première ligne sont réunis au sein d'équipes éclatées, sur un territoire gigantesque, avec des contraintes bien plus marquées qu'à l'époque en ce qui a trait aux rencontres d'orientation et de gestion. Sans une révision du modèle, le fossé continuera de s'amplifier entre les décideurs et ceux qui effectuent les opérations courantes. 
Aujourd'hui, c'est la DPJ qui est placée sous les feux de la rampe pour ses carences organisationnelles. Demain, quel service fera l'objet d'un rapport aussi dévastateur ? Et surtout, qui sera le prochain usager à payer le prix des compressions et du laxisme administratif dans notre système ?