Michel Larouche

La limite acceptable

ÉDITORIAL / « Quelle est la limite acceptable ? », a demandé jeudi matin une lectrice, en réaction à l'article sur le conjoint d'Hélène Martineau, disparue depuis plus d'un mois, qui a échoué un test de polygraphe. La « limite acceptable », c'est celle qui s'érige entre ce qui s'écrit et ce qui ne s'écrit pas ; celle qui tranche entre ce que la population doit savoir et ce qui doit demeurer confidentiel ; c'est la frontière éthique que ne devrait pas franchir un journaliste. La définir est une chose, mais la véritable question est celle-ci : où donc se situe-t-elle ?
La lectrice suggère cette réponse : « On assiste à une tragédie et on y va de commentaires sur le dos de gens déjà affligés. On devrait être informés par les autorités compétentes pour le faire, et laisser les familles en dehors d'un tribunal populaire et sans scrupule. Les enquêtes devraient se faire sans qu'on les commente sans arrêt. »
Sa position se défend, mais dans sa pratique quotidienne, la couverture médiatique est assujettie à nombre de nuances. Selon leur auditoire, les journaux et autres supports médiatiques traitent une nouvelle dans le dessein premier d'informer, mais aussi de donner aux gens ce qu'ils souhaitent consommer. Avec l'avènement des réseaux sociaux et des plates-formes électroniques, il est plus facile que jamais de mesurer l'intérêt suscité par un texte et de connaître, en temps réel, la réaction du lectorat, notamment grâce aux forums de discussions que sont Facebook et Twitter.
Force est de constater qu'une tragédie, un récit sur le bien-être des animaux ou une sortie à l'emporte-pièce du maire de Saguenay obtiendra un taux de lecture nettement plus élevé que le programme électoral d'un politicien ou l'annonce d'un investissement dans une PME. Le monde est ainsi fait. Cela dit, bien qu'ils génèrent moins d'ouvertures et de partages, les articles de fond, plus substantiels, doivent demeurer l'ADN de l'actualité, car ils confirment l'importance des médias comme outil de base d'une saine démocratie.
La course à l'information instantanée a bouleversé la culture médiatique. Aussi le principe de droit à l'information baigne-t-il dorénavant dans une zone grise beaucoup plus large. Les journalistes sont maintenant appelés à agir plus rapidement, en tenant compte d'une concurrence de plus en plus féroce et d'informations incomplètes qui circulent sur le Web. Il y a bien entendu une série de règles inviolables, comme le respect d'un interdit de publication ou la nécessité de protéger l'identité d'une victime d'âge mineure, mais le cadre d'exercice laisse place à bien des écarts.
La « limite » repose donc sur les entreprises de presse et le sérieux de leur démarche. Selon les organisations et la rigueur professionnelle qu'elles s'imposent, des mécanismes sont mis en place - ou non - pour que journalistes et chroniqueurs transmettent une information de qualité, vérifiée et pertinente. Encore là, le nombre de joueurs qui composent l'univers médiatique et les façons de faire que chacune préconise font en sorte que « la ligne à ne pas franchir » diffère d'un média à l'autre. Doit-on accorder le droit de parole à une personne suspectée dans une affaire de meurtre ? Doit-on parler aux personnes qui vivent un drame ? Doit-on presser le citron jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de jus ? Il n'y a pas de réponse unique à ces questions, car aucune règle universelle n'est imposée sinon celles que dicte le lectorat.
L'histoire de Michel Larouche et de son test de polygraphe ne fait pas exception. Dans ce cas précis, la journaliste Patricia Rainville a récolté l'information et l'a validée auprès d'au moins deux personnes crédibles. Ses textes ont été approuvés, puis publiés dans le respect des normes du journal Le Quotidien, dans l'optique d'informer nos lecteurs sur l'évolution du dossier. Certes, une telle nouvelle peut avoir des conséquences favorables pour certains, infiniment cruelles pour d'autres, mais elle demeure une information qui méritait d'être traitée et diffusée selon les règles de l'art.
Il aurait été bien pire que cette fuite se retrouve entre les mains de quidams qui l'auraient relayée spontanément sur les réseaux sociaux, sans vérification, sans réflexion, sans autre intérêt qu'un millier de « like ».