Daniel Côté
Le Quotidien
Daniel Côté

La leçon américaine

ÉDITORIAL / Il en est des populations comme des individus. À force de se sentir ignorées, méprisées, elles réagissent d’une manière qui, d’un point de vue extérieur, peut sembler irrationnelle. C’est ce qui s’est produit lors de l’élection présidentielle de 2016, aux États-Unis. La victoire de Donald Trump a résulté, pour une bonne part, du ras-le-bol qui s’est manifesté au centre du pays, dans cet immense territoire qu’on a surnommé le « Flyover country ».

En gros, c’est tout ce qui se trouve entre la Californie et la côte Est. Une collection de villes et villages que les membres de l’élite économique, politique et médiatique ne voient que du haut des airs. L’idée de s’y poser ne leur viendrait pas à l’esprit, même si plusieurs possèdent un jet privé. Pourquoi perdre son temps à Terre Haute, Independance ou Cheyenne quand on a la certitude que les gens qui y vivent n’ont rien à nous apprendre et rien de valable à montrer ?

Quand Trump a remporté la course dans des États jadis représentés par le Parti démocrate, ce qui lui a permis d’entrer à la Maison-Blanche, plusieurs ont effectué des pèlerinages dans le Flyover country pour donner un sens à cet événement. Dans certains cas, c’était comique. On aurait dit des anthropologues essayant de décoder les rites de passage d’une communauté primitive. D’autres, par contre, se sont montrés plus clairvoyants.

Ils ont réalisé que pour bon nombre d’électeurs, voter républicain en 2016, c’était l’équivalent de donner un coup de pied dans un nid de guêpes. Pour voir ce qui arriverait, quitte à se faire piquer. L’envie de narguer les élites médiatiques, qui ne s’intéressent à eux que dans la foulée d’une tornade, de punir les démocrates, qui les tenaient pour acquis, était trop forte pour ne pas y succomber.

Et puis, il y avait l’économie. Elle allait bien pour les boursicoteurs et les diplômés des grandes écoles, mais pas pour eux, les perdants de la mondialisation. Or, on ne compte plus le nombre de fois où, après la fermeture d’une usine, le gouvernement fédéral a promis des formations aux ouvriers. Ils allaient être convertis aux nouvelles technologies, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde, à 50 ans passés. Plusieurs s’en sont souvenus en pénétrant dans l’isoloir.

Dans l’angle mort

Peu importe ce qui se produira aux élections du 3 novembre, nous aussi, nous devrons garder en mémoire le coup de tonnerre qui a retenti en novembre 2016. La leçon américaine vaut pour tout le monde, en effet, y compris pour les Québécois. Après tout, une fracture similaire existe chez nous, entre les régions et la métropole. Celle-ci exerce une telle hégémonie, notamment sur les plans économique et médiatique, que les enjeux qui ne la touchent pas directement tombent dans son angle mort.

Faites l’exercice, pendant quelques jours. Qu’il s’agisse des rubriques culturelles ou des bulletins de nouvelles diffusés dans l’ensemble de la province, vous aurez le temps de subir trois traitements de canal avant d’être informés de ce qui se passe en Abitibi, en Mauricie ou sur la Côte-Nord. Ça prendra un fait divers, ou un gros foyer d’éclosion, pour grappiller quelques secondes d’attention.

Si ce n’était qu’une question d’ego, le vain plaisir d’entendre parler de sa communauté, personne n’écrirait là-dessus. Le noeud du problème réside ailleurs, et il est autrement plus conséquent. Pendant qu’on s’épanche sur les misères du centre-ville de Montréal, l’une des obsessions du moment, le déclin tranquille des régions, illustré par la saignée des emplois en usine, passe totalement sous le radar.

On s’habitue à cette indifférence, du moins le croit-on, jusqu’au moment où la coupe déborde. Le problème est que rendu là, ça peut sortir tout croche, comme aux États-Unis.