Le conseiller de Saguenay Jean-Marc Crevier.

La croisade de Jean-Marc Crevier

ÉDITORIAL / Le conseiller municipal Jean-Marc Crevier a lancé un pavé dans la mare, cette semaine, en invitant la population à se mobiliser afin que la fiscalité municipale encadrant les barrages privés soit modifiée.

L’idée est noble, la cause juste, et le débat tombe à point alors que les contribuables saguenéens devront vraisemblablement assumer une nouvelle hausse de taxe en 2019. Oui, il y a lieu de revoir les paramètres actuels qui datent du début des années 1970 et qui privent une ville comme Saguenay de dizaines de millions en revenus. Mais n’allez pas croire qu’une montée de lait et un coup de baguette magique seront suffisants pour bouleverser l’ordre établi. La route sur laquelle s’aventure Jean-Marc Crevier sera très longue et parsemée d’embûches.

En août 2016, après avoir mis la main sur l’étude Fiscalité foncière de la production hydroélectrique au Saguenay-Lac-Saint-Jean, le journaliste Denis Villeneuve faisait état des disparités observées sur l’ensemble du territoire régional, où l’on recense 23 centrales. C’est ce même document qu’a récupéré le conseiller Crevier.

Dans la mesure où il est pratiquement impossible de connaître la valeur exacte de telles installations, faute de références valables et de cadre rigoureux, les anciennes ententes survenues entre les producteurs privés et les administrations municipales d’autrefois ont été gelées dans le temps et sont, encore aujourd’hui, applicables. Naturellement, il n’existe aucune homogénéité dans les méthodes de calcul. Et c’est justement le changement que réclame, haut et fort, Jean-Marc Crevier, estimant que les pertes de revenus annuels s’élèvent à 30 millions $, rien qu’à Saguenay.

D’abord, il faut comprendre qu’un tel bras de fer contre Rio Tinto ne pourra s’appuyer uniquement sur une règle de trois, qui ne tient compte que des montants perçus et des MW de puissance installée. L’exercice fiscal qui doit être effectué est immensément plus complexe.

Or, le champ de bataille sur lequel le conseiller de Saguenay doit concentrer ses efforts est celui de la politique. L’ancien syndicaliste a toutefois pu constater que dans cet environnement distinct, les alliances stratégiques ne se font pas en criant « solidarité ».

À preuve : après avoir refusé de commenter le dossier avant d’en avoir pris connaissance, la mairesse Josée Néron s’est rapidement dissociée des déclarations du conseiller. « La sortie de M. Crevier est le fruit de sa propre initiative », a-t-elle exprimé lors d’un échange de courriels avec Le Quotidien.

La ministre responsable du Saguenay-Lac-Saint-Jean et titulaire des Affaires municipales, Andrée Laforest, a quant à elle exprimé une prudence plutôt inquiétante, pour une femme qui sera appelée à négocier différents dossiers avec les multinationales au cours de son mandat : « Il faut y aller doucement avec Rio Tinto. »

Quoi qu’il en soit, il demeure qu’il n’y a qu’une seule façon de faire bouger les choses dans de tels dossiers : il faut que tous s’unissent et parlent d’une même voix. Sinon, c’est peine perdue.

Saguenay doit d’abord agir en leader régional, puis former un comité de réflexion sur la question et présenter son argumentaire à l’Union des municipalités du Québec pour que l’organisme, à son tour, le fasse cheminer jusqu’au ministère. Ce n’est qu’alors que le gouvernement se penchera sérieusement sur la situation, puis légifèrera s’il juge pertinent de le faire. Et pour franchir toutes ces étapes, selon la complexité des dossiers, il faut parfois plusieurs années et une pression populaire manifeste. Car, ni Rio Tinto ni Produits forestiers Résolu ne regarderont la parade sans intervenir. Il en sera de même pour les localités comme Saint-David-de-Falardeau, qui sont avantagées par le système actuel et dont le budget dépend directement des revenus associés à l’exploitation de barrages sur leur territoire.

Mais au moins, si Jean-Marc Crevier a réussi à convaincre une partie de la population et quelques collègues au sein du conseil de ville de Saguenay, il aura fait un pas dans la bonne direction. Reste à savoir jusqu’où il est prêt à se battre pour rallier les sceptiques à sa cause.