La bonne vieille recette

ÉDITORIAL / C’est à se demander comment Justin Trudeau fera pour tourner la page sur la saga impliquant les dissidentes Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott, aujourd’hui expulsées du cabinet libéral. Le premier ministre et son entourage immédiat, comme tous les députés du parti, ne peuvent plus avancer davantage vers le scrutin dans une logique qui a toute l’apparence d’une mutinerie, voire d’un putsch.

De passage au Saguenay–Lac-Saint-Jean jeudi, le premier ministre a été contraint de commenter, une fois de plus, le dossier de SNC-Lavalin. Comme un feuilleton qui refuse de s’essouffler, chaque journée apporte son lot de retournements spectaculaires. Cette semaine n’a pas fait exception alors que le Toronto Star et CBC ont levé le voile sur les exigences formulées par Jody Wilson-Raybould afin de mettre un terme à l’affrontement public qu’elle a engendré. Non seulement l’ex-ministre de la Justice réclamait-elle le congédiement des trois principaux stratèges de Justin Trudeau, soit Gerald Butts, Michael Wernick et Mathieu Bouchard, elle sommait également le premier ministre d’admettre qu’il a fait pression, de manière inappropriée, sur le système judiciaire. Elle demandait enfin que le cabinet garantisse le maintien de sa décision dans l’affaire SNC-Lavalin, ce qui entre en complète contradiction avec les grands principes qu’elle prétend défendre depuis le début de cette saga. Bref, Jody Wilson-Raybould réclamait du premier ministre un suicide politique.

Réagissant à ces révélations, le premier ministre Trudeau est demeuré fidèle à ses déclarations antérieures : « Je respecte énormément les perspectives de l’ancienne procureure générale, mais je ne les partage pas. »

S’il est un moment où le chef libéral pouvait répliquer à ses détracteurs de manière ferme et sans équivoque, c’était bien celui-là. Quel président d’entreprise ou quel chef d’État aurait pu accepter pareilles conditions, imposées par une subalterne, sans mettre en péril son leadership aux yeux de tous ? Naturellement, le premier ministre a refusé d’obtempérer. Mais jeudi, à Alma, il aurait pu montrer les dents et dénoncer catégoriquement le stratagème de celles qui veulent sa tête ; des personnes qu’il a portées au rang de ministres et qui l’ont désavoué de façon impitoyable.

Oui, quelques libéraux ont critiqué leur ancienne collègue. Même le chef adjoint du Nouveau Parti démocratique, Alexandre Boulerice, a été cinglant à l’endroit de Mme Wilson-Raybould : « Si effectivement, c’est ça, c’est complètement incohérent. Et ça vient mettre en doute sa propre version de l’histoire. Faut l’admettre, là. » Par contre, quelques heures plus tard, par voie de communiqué, le néo-démocrate a revu ses propos et s’est rétracté.

Cette histoire est encore loin d’être terminée, mais dorénavant, le premier ministre sait qu’il ne sera plus seul à encaisser les coups, les accusations et la critique, sinon celles provenant du chef conservateur Andrew Scheer. Peut-être est-ce justement pour ne pas perturber cette accalmie que Justin Trudeau est demeuré prudent, derrière un discours dénué de toute vindicte.

Cela dit, en invitant six futurs policiers du Collège d’Alma à venir assister la vingtaine d’agents de la Gendarmerie royale du Canada, déployés pour assurer sa protection, le premier ministre nous a rappelé ce trait de caractère qui lui a permis, en grande partie, de terrasser son prédécesseur, Stephen Harper : l’image d’un chef d’État accessible et sympathique. Sans doute cette relation avec la population ne sera pas suffisante pour taire ses opposants les plus ardents, mais elle demeure un atout de taille dont peu de politiciens peuvent se targuer. Et dans le contexte irréel dans lequel est plongée la Chambre des communes depuis maintenant deux mois, elle est même susceptible de faire passer le premier ministre d’accusé à victime dans les derniers chapitres de l’affaire SNC-Lavalin.

Nous verrons, mais à en juger à l’ovation qu’il a reçue des quelque 750 participants au gala annuel de la Chambre de commerce et d’industrie Saguenay-Le Fjord, jeudi soir, il est évident que la bonne vieille recette de 2015 n’est pas encore périmée au Québec, bien au contraire.