Jean Tremblay annonce son retrait de la vie politique quelques heures avant la publication d'un sondage défavorable, réalisé par Segma Recherche pour Le Quotidien/Énergie-Rouge FM.

Gare aux conclusions hâtives

ÉDITORIAL / La firme Segma Recherche a-t-elle délibérément sondé des journalistes pour connaître leur opinion quant à l'actuelle course à la mairie de Saguenay ? Le sujet fait l'actualité depuis quelques semaines, et davantage depuis l'entrée en scène de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), qui réclame l'identité de celui ou celle qui a commandé le sondage. Peut-on croire qu'un stratège politique ait orchestré une telle manigance ? Et si oui, dans quel intérêt ? Ces questions se posent, mais il en est une qui est encore plus fondamentale : Segma Recherche risquerait-elle ainsi de perdre toute crédibilité pour satisfaire les lubies d'un client, elle qui évolue dans une industrie qui repose essentiellement sur l'objectivité ?
Le scepticisme fait partie intégrante du métier de journaliste. Il va de soi que le nombre de professionnels de l'information ayant été contactés dans le cadre de l'exercice qui s'est déroulé dans la semaine du 12 juin - la FPJQ fait état de 24 personnes - suscite des interrogations légitimes et nécessite une vérification des faits. Mais de là à crier au complot, il y a une limite à ne pas franchir trop hâtivement. Sauter aux conclusions prématurément risque parfois de mener au délire. 
Président de Segma Recherche, Raynald Harvey nie fermement avoir intégré les coordonnées de journalistes saguenéens à son sondage. Il explique plutôt que son entreprise utilise des automates pour générer des numéros de téléphones mobiles qui ne sont pas inscrits sur les listes traditionnelles. Pour l'exercice de juin dernier, des dizaines de milliers de combinaisons auraient été générées aléatoirement, dit-il, et à peine 50 % d'entre elles se sont avérées valides. Est-il probable que de ce nombre, un peu plus d'une vingtaine de journalistes aient reçu un appel et qu'il ne s'agisse que d'une coïncidence ?
Et en admettant que la firme Segma Recherche ait volontairement ciblé les journalistes de Saguenay au cours de cette première enquête - la seconde ayant pour objet, dit-on, de doter l'entreprise d'une liste de téléphones mobiles pour d'éventuels sondages -, comment une organisation politique pourrait-elle tirer profit des réponses répertoriées ? Jusqu'à preuve du contraire, les membres des médias sont soumis à des règles d'objectivité strictes et clairement définies par leur employeur. 
Qui plus est, il existe un devoir de réserve élémentaire qui incombe aux artisans des médias. Nombreux sont les journalistes qui refusent systématiquement de collaborer à un tel exercice, pour des raisons évidentes. D'ailleurs, pour certains sondages, les firmes prennent soin de demander aux répondants s'ils oeuvrent au sein de l'industrie médiatique. Dans l'affirmative, ces derniers sont immédiatement remerciés et on passe à un autre appel. Il aurait été de mise de procéder à un tel tri, qui aurait écarté tout soupçon à l'endroit de Segma Recherche et de son client anonyme. 
Quant à la question fondamentale, il y a lieu de douter qu'une firme de l'envergure de Segma Recherche, qui effectue plus d'une centaine de coups de sonde chaque année, se prête à un stratagème aussi machiavélique. Ce serait d'une bêtise inqualifiable, susceptible de ternir à jamais la réputation d'une organisation qui, jusqu'ici, n'a aucune tache à son dossier. 
Dans la mesure où environ le quart des foyers canadiens ne dispose plus de ligne résidentielle, la thèse selon laquelle l'entreprise se dote d'une banque de numéros de cellulaires et que son système automatisé s'est emballé apparaît nettement plus plausible que celle du complot visant des journalistes. Cependant, le doute ne fera que s'amplifier tant et aussi longtemps que Raynald Harvey ne fera pas le point de façon limpide et officielle, chiffres à l'appui. 
Souvent, rien que l'étalement de données pertinentes suffit à démontrer qu'une controverse n'est, en réalité, qu'un pétard mouillé.