Excommunication papale

ÉDITORIAL / Lorsque Warren Buffet se retire d’un montage financier parce qu’il juge un projet trop périlleux, les conséquences ne se limitent pas aux billes qu’il retire, mais également aux secousses sismiques qu’engendre son départ. Car en affaires, tout est question de confiance et, dans le cas de GNL Québec, la présence de l’oracle d’Omaha, par le biais du consortium Berkshire Hathaway qu’il dirige, était une caution pour tous les autres financiers susceptibles d’investir dans le projet. Il s’agit d’une excommunication prononcée par le pape de la finance en personne.

Oui, le signal est très puissant et très négatif ; un « verdict très lourd », pour reprendre les termes employés par le journaliste Denis Lessard, de La Presse, qui a levé le voile sur cette histoire. Aucune manifestation militante ni aucune lettre ou pétition n’auraient eu un impact aussi dommageable pour l’équipe de GNL Québec.

Sans surprise, la direction tente présentement de calmer le jeu, de rassurer les investisseurs actuels et ceux qu’elle souhaitait encore attirer dans sa démarche. Mais dorénavant, en plus de promettre un taux de rendement alléchant et convaincre les gens du bien-fondé d’un projet de liquéfaction du gaz naturel, dans un monde qui cherche désespérément à s’affranchir des énergies fossiles, ils devront aussi faire la démonstration que le Canada et le Québec sont des terres d’accueil propices à de tels investissements.

Or, les perturbations provoquées par quelques chefs héréditaires wet’suwet’en, en Colombie-Britannique, a visiblement sonné une alarme chez les grands bonzes de la finance internationale. Le blocus ferroviaire a déstabilisé le pays tout entier, réduisant à une peau de chagrin le sentiment de confiance à l’égard du Canada. C’est d’ailleurs le prétexte qu’aurait exprimé le fonds Berkshire Hathaway pour justifier sa décision, toujours selon La Presse. En refusant d’intervenir dès le début et en cédant ses responsabilités aux provinces une fois la crise devenue incontrôlable, le premier ministre Justin Trudeau a présenté à la face du monde l’image d’un Canada vulnérable, faible et incapable de protéger adéquatement son économie. Aucun homme d’affaires sensé ne peut être insensible devant une telle farce.

Cela dit, il serait naïf de croire que les Premières nations sont seules responsables de ce dénouement. Depuis le quatrième trimestre de 2018, le cours du gaz naturel n’a cessé de décroître, conséquence d’une production accrue de gaz liquéfié à l’échelle planétaire. La multiplication des usines de liquéfaction aux quatre coins de la planète a bouleversé l’équilibre entre l’offre et la demande. Certes, le projet de GNL Québec mise sur l’hydroélectricité, une énergie propre et éternellement renouvelable, dans son procédé. Mais à lui seul, cet argument est loin d’être suffisant pour d’éventuels investisseurs qui, avant tout, cherchent à faire fructifier leur portefeuille en prenant le moins de risques possible. Et comme on dit, si Warren Buffet se désiste…

Il y a aussi l’opposition au projet qui demeure une variable non négligeable, à l’aube des audiences du BAPE qui débuteront le 16 mars à Chicoutimi. Déjà que cette étape promettait d’être ardue pour le promoteur, il y a tout lieu de croire que la viabilité du projet sera au cœur des discussions et surtout, de l’analyse globale du dossier.

C’est sans doute pour cette raison que depuis quelques jours, nous remarquons un certain détachement de la part du premier ministre François Legault, dans ses commentaires concernant GNL Québec.

Elle semble déjà loin l’époque où ce dernier posait tout sourire, sur Twitter, avec les dirigeants de la compagnie.