En avoir pour son argent

ÉDITORIAL / Plus d’argent aux médecins, mais moins de soins aux patients. Pour un gouvernement qui s’est targué de contrôler les finances publiques, le constat est accablant. C’est un «constat du passé», réplique le ministre Gaétan Barrette. Ses réformes, dit-il, ont corrigé la situation observée entre 2006-2015 par les chercheurs Damien Contandriopoulos et Astrid Brousselle. Vraiment?

Tant que l’opacité, le secret et la complexité vont caractériser les négociations entre le gouvernement et les fédérations de médecins, tant que les codes de facturation vont se multiplier, tant que nous n’aurons pas la certitude que la Régie de l’assurance maladie du Québec exerce un contrôle serré et peut déceler la facturation «opportuniste» et abusive de certains médecins, tant que les tarifs de certains actes ne seront pas réajustés en tenant compte de la rapidité que permet maintenant de nouvelles technologies, les Québécois risquent fort de ne pas en avoir pleinement pour leur argent. Et l’État, de se priver de fonds qui pourraient mieux servir à d’autres fins. 

Certains peuvent émettre des critiques à l’égard de l’analyse des impacts de la rémunération des médecins sur leur pratique et la performance du système de santé au Québec. On peut en effet, comme l’a fait hier le président de la Fédération des médecins omnipraticiens, Louis Godin, faire valoir que le nombre d’actes et le nombre de visites ne sont pas les seuls indicateurs pour mesurer la productivité d’un médecin.

Si celui-ci laisse des patients à une infirmière ou à un autre professionnel de la santé pour s’occuper de cas plus lourds ou de personnes âgées qui ont plusieurs problèmes de santé, on peut difficilement en effet lui en faire le reproche. 

Il faut se rappeler toutefois que les deux chercheurs ne sont pas seuls à identifier des faiblesses du gouvernement dans la façon dont il traite les omnipraticiens et les médecins spécialistes. 

En 2015, la Vérificatrice générale du Québec exposait aussi dans un rapport que le gouvernement n’avait pas le plein contrôle de la rémunération de ses médecins et spécialistes. «La conception de mesures incitatives faite dans le cadre de la gestion actuelle des enveloppes budgétaires ne favorise pas l’amélioration réelle de l’accessibilité aux services», concluait le bureau du vérificateur.

Il notait de plus que le processus d’analyse de la facturation de la RAMQ n’était pas pleinement efficace. En 2014, seulement 2 % des 17 542 médecins avaient fait l’objet d’une analyse pour un code de facturation, alors qu’il en existe 10 000. Le vérificateur signalait de plus que les mesures d’évaluation de l’efficacité et de la performance mises en place par la RAMQ ne portent pas sur le contrôle exercé à l’égard de la rémunération des médecins.

Certes, le ministre Barrette et son gouvernement ont modifié la loi en 2016 pour accorder plus de pouvoir à la RAMQ. Est-ce que l’organisation a toutes les ressources nécessaires pour mieux accomplir son travail? Est-ce que la volonté politique est ferme de faire appliquer les règles rigoureusement et de mettre fin aux médecins money-makers

C’est la même chose pour les lois 20 et 130 dont Québec soutient qu’elles augmenteront la productivité des médecins. Encore faut-il qu’il ne décale pas indéfiniment l’atteinte des cibles fixées au départ. 

Lorsqu’il s’agit de la rémunération des médecins, les libéraux traînent un lourd déficit de crédibilité. Un sentiment accru du fait qu’ils ont éliminé les organismes qui pouvaient jeter un regard critique et documenté sur leurs réformes et leurs politiques en santé, dont le Commissaire à la santé et au bien-être qui avait commandé l’étude de Contandriopoulos-Brousselle.