En attendant le filet mignon

ÉDITORIAL / La direction de Rio Tinto n’a pas confirmé les phases 2 et 3 du projet AP60. Elle n’a pas non plus annoncé l’expansion de l’usine d’électrolyse Alma, attendue depuis le début des années 2000. Par contre, quiconque sait lire entre les lignes constate que la multinationale en a fait suffisamment, jeudi, pour raviver l’espoir en l’aluminium comme levier de développement économique.

Le chef de la direction de Rio Tinto, Jean-Sébastien Jacques, était de passage au Saguenay afin de participer au Symposium Aluminium, un événement qui réunissait plusieurs intervenants reconnus au sein de l’industrie. Il s’agissait de la quatrième visite de M. Jacques au cours des 18 derniers mois. Et comme il l’a déjà fait, il a réaffirmé son attachement pour la Vallée de l’aluminium ainsi que pour Montréal, où sera implanté le siège social mondial du groupe Aluminium. 

À première vue, les engagements de jeudi pourraient être qualifiés de modestes par ceux qui ne rêvent que de projets milliardaires. Mais dans le contexte actuel, il faut comprendre que Rio Tinto ne peut se lancer aveuglément dans l’inconnu simplement pour taire les critiques. Il lui faut étudier la technologie qu’elle compte exploiter à l’avenir, la soumettre à des tests rigoureux, puis s’assurer qu’une fois cette étape franchie, le marché sera propice à un investissement majeur. L’AP60 a évolué de façon fulgurante depuis l’inauguration du Centre technologique Arvida, dit-on. Selon le président du syndicat local, Alain Gagnon, la progression est si impressionnante qu’elle se compare à celle observée entre une ancienne cuve AP30 et une autre de technologie actuelle. « Chaque pas qu’on fait, c’est comme si on passait d’une Toyota à une Formule 1 », illustre-t-il lors d’un entretien sur le sujet. 

Pour le commun des mortels, une telle image vaut mille mots. Et c’est à partir de cette image qu’il est possible de mesurer l’ampleur des annonces faites jeudi, notamment celle concernant l’ajout de 16 nouvelles cuves à Arvida. Jusqu’ici, le Complexe Jonquière n’était qu’un laboratoire avec ses 38 cuves de nouvelle génération. Il n’en fallait qu’une de plus, la 39e, pour que l’unité soit davantage considérée comme une véritable usine d’électrolyse de catégorie AP6X. Aussi la région peut-elle dire mission accomplie, en attendant le prochain chapitre. 

Si la prédiction du syndicaliste Gagnon se concrétise, c’est plus d’un demi-milliard de dollars qui sera investi rien que pour l’implantation de ces nouvelles cuves, la mise à niveau nécessaire des 38 autres déjà installées, la modernisation de la raffinerie d’alumine Vaudreuil, laquelle est estimée à 265 millions de dollars, et l’amélioration des cuves précuites pour qu’elles soient plus efficaces sur le plan environnemental. 

Dites-moi, combien y a-t-il de chantiers industriels aussi imposants au Québec en ce moment ? 

Dans notre édition du 2 décembre dernier, la journaliste Katerine Belley-Murray rapportait une baisse significative du nombre d’emplois au sein de la division Aluminium de Rio Tinto. Elle précisait en ce sens qu’entre 2011 et 2016, le nombre de travailleurs est passé de 6100 à 3942 au Québec. Des déplacements de personnel expliquent en partie la situation, mais il demeure manifeste que les besoins de l’industrie ont changé de façon dramatique en ce qui a trait à la main d’œuvre. Et avec l’avènement des technologies informatiques, il serait utopique de croire que le ratio « Emplois — Tonnage d’aluminium » se redressera jusqu’à atteindre ses niveaux d’autrefois. 

En revanche, Rio Tinto a démontré une volonté claire de développer sa plus récente technologie en territoire québécois et, dans cette optique, il y a lieu de croire qu’elle bonifiera ses équipes de chercheurs, d’analystes et d’informaticiens au cours des prochaines années, en plus d’opérateurs formés et compétents.

Il y a encore loin de la coupe aux lèvres, mais les signaux lancés par la multinationale sont de plus en plus positifs. Aussi est-il de mise de se rappeler qu’un éléphant se mange une bouchée à la fois et qu’un jour, la compagnie nous servira le filet mignon tant attendu.