Du «stuff» de junior, en effet

ÉDITORIAL / C’est à se demander sur quelle planète vivait le premier ministre François Legault au cours des dernières années. Comment peut-il se dire surpris lorsqu’il constate la mollesse avec laquelle les gouvernements précédents ont négocié des ententes hydroélectriques avec les alumineries du Québec ? Vient-il réellement de réaliser que les Québécois se sont fait avoir ?

Comme dans le cas de l’aluminerie ABI de Bécancour en ce moment, Rio Tinto a invoqué la clause de force majeure pour tirer profit d’Hydro-Québec en 2012, lors du lock-out de l’usine Alma. Aujourd’hui, les dirigeants d’ABI utilisent cette faille pour s’esquiver de leur obligation d’acheter le bloc d’énergie qui leur est consenti, ce qui se traduit par une perte de revenus de plus de 200 millions de dollars. Lors du conflit d’Alma, Rio Tinto a quant à elle abattu cette même carte afin de vendre sa production hydroélectrique excédentaire à la société d’État, qui n’en avait nul besoin. Au terme du lock-out de six mois, Hydro-Québec avait versé 148 millions à la multinationale pour ses surplus non utilisés. Dans un cas comme dans l’autre, la situation est indécente, voire scandaleuse.

Le premier ministre Legault a raison lorsqu’il prétend que les contrats entre Québec et les alumineries ont été bâclés à l’avantage des géants de l’aluminium ; que les libéraux de Jean Charest méritent d’être blâmés pour avoir ainsi accepté qu’un lock-out soit considéré comme un cas de force majeure ; que c’est du « stuff » de junior ! Il a raison de s’insurger à la lecture de ces ententes coulées dans le béton. Le problème est lorsqu’il affirme être tombé en bas de sa chaise cette semaine. Les syndicats n’ont-ils pas suffisamment martelé le message pour qu’il soit assimilé à ce jour ?

Et dire qu’à l’époque, le ministre Raymond Bachand, grand architecte de l’entente de continuité avec Rio Tinto, qualifiait ledit contrat de « meilleur coup de sa carrière ».

Se relever et se dresser

Comme l’a déploré le premier ministre cette semaine, il est impossible de faire marche arrière. Les écrits restent, et dans ce cas-ci, ils sont irréversibles.

Il demeure néanmoins qu’en profitant de ces failles, les compagnies ont prouvé que rien ne doit être laissé au hasard. Et heureusement, même si elles ont toutes des ententes signées quant à leur approvisionnement énergétique, chacune d’elles a régulièrement besoin de la collaboration de l’État. Nous le voyons présentement dans le dossier des tarifs douaniers imposés par l’administration de Donald Trump sur l’aluminium et l’acier.

Le gouvernement Legault aura encore mille et une occasions de discuter avec ces multinationales, que ce soit pour les accompagner dans différents projets ou pour les épauler dans les moments plus difficiles. À ce moment-là, il sera important pour lui de référer au passé et de se souvenir que dans ce type de discussions, l’État doit adopter une position similaire à celle des grandes compagnies, sans complexe et dans l’intérêt supérieur des Québécois. Bref, rétablir enfin le rapport de forces afin que celui-ci soit plus équilibré.

Pour une rare fois depuis longtemps, un premier ministre dénonce ouvertement, sans nuance, l’interprétation du terme « force majeure » par les producteurs d’aluminium. Nul ne peut leur reprocher de vouloir économiser des centaines de millions de dollars puisque cela leur est permis. Mais au moins, rien que le fait que la situation soit jugée inacceptable par le chef du gouvernement est garant d’une plus grande vigilance dans l’avenir.

M. Legault dit être tombé « en bas de sa chaise » ? Bien ! Qu’il en profite maintenant pour se relever, debout, en vue des prochaines discussions avec les multinationales, afin qu’une telle ineptie ne se répète jamais.