Éric Salvail

De vedette à paria

ÉDITORIAL / On peut se réjouir que des victimes présumées d’agression ou de harcèlement sexuel osent dénoncer leur agresseur. Enfin, le vent tourne, disent certains. Mais si les présumées victimes doivent recourir aux journalistes pour mettre fin à une situation intenable et aux médias sociaux pour obtenir un «semblant» de justice, on n’a rien gagné.

Mercredi, les députés de l’Assemblée nationale ont adopté une motion. Ils constatent l’urgence d’améliorer le traitement des plaintes de harcèlement et de violence sexuelle dès leur dépôt et demande à la ministre de la Condition féminine d’explorer toutes les mesures alternatives pour accompagner, accueillir et traiter les plaintes des victimes qui le souhaitent.

La ministre Hélène David a aussitôt indiqué qu’elle travaillerait avec ses collègues de la Justice, de la Sécurité publique et avec les gens des réseaux (famille, travail) pour améliorer la situation. Et pas seulement, a-t-elle précisé, le «côté judiciarisé». Elle souhaite des actions en amont pour que plus jamais des femmes et des hommes, des victimes, soient laissées seules.

Rassurant de voir cette mobilisation et d’entendre cet engagement? Cela le serait davantage si on n’avait pas l’impression de revoir le même film avec une distribution différente. Le dernier en lice met en vedette Éric Salvail et Gilbert Rozon, mais le scénario se répète. Un gros nom fait la manchette, les médias sociaux s’activent, le nombre de plaintes augmente quelque peu et on n’en parle plus jusqu’au prochain épisode. 

«Il n’est plus question de réagir une fois par année seulement quand il y a un mot-clic qui fait le buzz sur les médias sociaux. Il faut profiter de cette prise de parole collective pour amener des changements concrets et durables. Il faut parler, il faut écouter, et surtout, il faut agir», a souhaité la députée caquiste Lise Lavallée. 

La responsabilité d’agir n’incombe pas seulement au gouvernement. Celui-ci aura beau légiférer, faire des campagnes de prévention, rappeler les obligations des uns et les droits des autres, le harcèlement continuera de faire des ravages si les gens continuent, notamment dans leur milieu de travail, de feindre de ne rien voir et de ne rien entendre par calcul ou par couardise. Jusqu’au jour où le cas du patron qui abusait de son pouvoir, ou celui du collègue qui se croyait au-dessus de tout, est étalé dans les journaux ou les médias sociaux.

Il faut mettre fin à cette «complicité silencieuse» et le moyen d’y arriver ne doit pas être de bafouer la présomption d’innocence et de se faire justice soi-même. On ne règle pas un problème ainsi. On le déplace. On risque de détruire injustement des réputations.

«Le vent tourne, les femmes parlent, les hommes parlent aussi», a noté mercredi la députée Martine Ouellet. Les allégations d’inconduites sexuelles visant le producteur et animateur Éric Salvail, donne en effet au problème de harcèlement sexuel une autre dimension. Il déborde de la cour de la «Condition féminine». 

Maintenant que des hommes dénoncent, qu’ils se disent victimes d’inconduites sexuelles et d’abus, peut-être que le vent tournera plus rapidement et ne s’apaisera pas entre deux vagues de dénonciations de masse dans les médias sociaux.

Si des hommes et des femmes unissent leurs voix, les milieux de travail et le système de justice auront davantage de pression pour procéder aux changements qui s’imposent. Des entreprises veilleront à ne pas ternir leur réputation. Les comportements changeront peut-être aussi plus rapidement, personne ne voulant prendre le risque de se voir condamner sans procès, et de passer en quelques heures de vedette à paria.