Ce visage qui crie à l’aide

ÉDITORIAL / La planète a arrêté de tourner cette semaine, une autre fois. Une enfant a été laissée à elle-même, dans les conditions les plus abjectes qui soient. Une fillette de 7 ans, vulnérable comme le sont tous les jeunes de son âge ; belle et souriante ; pure et innocente. Le monde étant ce qu’il est, à l’ère des médias sociaux, presque tous ont vu son visage et celui de ceux qui n’ont pas su veiller sur elle. Lorsque la douleur est si vive et que la colère est si violente, pensez-vous sincèrement que la loi sur la protection de l’identité des victimes d’âge mineur, respectée par les médias traditionnels, suffise à taire la révolte des témoins du drame ?

Cette tragédie n’est pas sans rappeler celle de juin 2016, à Saguenay, alors qu’un bambin de 22 mois a lui aussi été abandonné par le système, malgré les signalements répétés. Comme en ce moment, la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) a été clouée au pilori. Un rapport accablant de la Commission des droits de la personne a suivi, confirmant les énormes défaillances du modèle actuel.

Présentement, la vindicte populaire accapare l’essentiel du débat. D’ailleurs, déjà, une tête est tombée en Estrie alors que le directeur local de la DPJ, Alain Trudel, a présenté sa démission. Or, comme à Saguenay en 2016, il ne s’agit pas d’un échec individuel, mais plutôt de l’échec de tout un système.

Et c’est sur cette question que le gouvernement doit désormais statuer.

Nous payons encore très cher la réforme imposée par l’ex-ministre libéral Gaétan Barrette, et pas seulement à la DPJ. À l’époque, j’écrivais : « Cette crise n’est pas la première qui frappe le CIUSSS depuis sa création en 2016, et il serait naïf de croire qu’il s’agit de la dernière. Car dans la réorganisation du réseau, on semble avoir oublié une strate de personnes indispensables au bon fonctionnement de l’appareil, soit les cadres intermédiaires dont le mandat est d’assurer un lien entre la tête dirigeante et le terrain. Autrefois, ces derniers avaient un accès direct aux directions locales, qui, elles, communiquaient leurs besoins respectifs à l’Agence régionale. Mais, dorénavant, ces gestionnaires de première ligne sont réunis au sein d’équipes éclatées, sur un territoire gigantesque, avec des contraintes bien plus marquées en ce qui a trait aux rencontres d’orientation et de gestion. Sans une révision du modèle, le fossé continuera de s’amplifier entre les décideurs et ceux qui effectuent les opérations courantes. »

Nous en sommes malheureusement au même point.

Écoutons-la

Le premier ministre François Legault a l’occasion de rebâtir sur les cendres laissées par le passage de Gaétan Barrette. Le Québec tout entier lui donne le mandat de revoir la DPJ dans son ensemble, quitte à la démanteler et en faire une agence indépendante, jouissant de ressources financières adéquates pour accomplir sa mission. Car, s’il est une certitude, c’est que cette organisation, essentielle à notre société, a perdu le peu de crédibilité qu’il lui restait avec cette autre histoire d’horreur.

Le visage de cette petite fille de Granby qui circule sur les médias sociaux, c’est celui de tous les enfants qui sont laissés pour compte par le système de la santé et des services sociaux ; c’est celui de bambins qui partagent leur quotidien avec de véritables bourreaux ; c’est celui d’êtres fragiles, qui, faute d’être protégés, se résignent à vivre dans la peur, la violence et la faim, sans amour ni chaleur humaine.

Ce beau visage, c’est celui d’une enfant qui n’a pas eu droit à la vie.

C’est ce visage, ce sourire et ce regard qui cachent une tristesse infinie, qui doivent inspirer nos politiciens afin que le Québec se dote enfin d’une structure efficace en matière de protection de la jeunesse.

Il n’est plus possible d’ignorer cette fillette, car d’outre-tombe, elle a poussé un cri à l’aide qui résonne partout au Québec. Écoutons-la cette fois-ci, et agissons !