La ministre Lucie Charlebois

Cannabis: la santé avant les profits

C’est à la fois rassurant et inquiétant d’entendre la ministre Lucie Charlebois dire que l’encadrement du cannabis proposé avec le projet de loi 157 se veut «évolutif».

Un certain nombre d’inconnus, notamment le partage des revenus avec Ottawa, le comportement des consommateurs à la suite de la légalisation, et l’approbation d’un appareil de détection chez les automobilistes, commandera en effet des ajustements de la part de Québec. 

Un cadre «évolutif» ne doit cependant pas signifier que le gouvernement délaissera ou négligera au fil des ans les objectifs de santé et de sécurité publique qu’il défend aujourd’hui avec vigueur, pour empocher davantage de revenus provenant de la vente de cannabis. Québec évalue à 500 millions $ le marché légal potentiel.

Il faut éviter que l’État développe une dépendance aux revenus du cannabis, comme il en a développé une pour les dividendes provenant de la Société des alcools du Québec (SAQ) et de Loto-Québec au fil des années, si bien que les pratiques et le marketing des sociétés d’État ont été maintes fois critiqués. 

Le projet de loi 157 déposé jeudi par la ministre Charlebois va dans la bonne direction. Au lieu de se tourner vers le privé et Couche-Tard, Québec créé une Société québécoise du cannabis, qui sera une filiale de la SAQ, pour gérer la distribution du produit qui doit être légalisé par Ottawa en juillet prochain.

Les propos de la ministre et de ses confrères Carlos Leitão, André Fortin et Martin Coiteux se veulent également rassurants. Pas question de banaliser la consommation de cannabis.

Mais, les ministres et les gouvernements changent. De même que l’état des finances publiques. En temps de disette, il est parfois tentant pour un ministre des Finances, responsable, de la SAQ et de la Société québécoise du cannabis, de réclamer davantage de ses sociétés d’État et de faire «évoluer» la législation dans le sens désir.

Dans l’opposition, tous les partis réclament plus de prévention et préconisent une approche rigoureuse pour contrer les méfaits du jeu et de la consommation abusive d’alcool ou de drogue. Au pouvoir, le même parti regarde les revenus qu’il peut en tirer pour équilibrer son budget et assumer d’autres missions.

Tant mieux si le cannabis fait exception. Tant mieux si les revenus sont consacrés à la prévention, à la recherche, à la formation, et non pas dirigés vers le fonds consolidé de la province pour payer des routes ou d’autres dépenses dans divers ministères. On ne demande qu’à être convaincu. Tant mieux si la santé et la sécurité du public demeurent la priorité. 

Québec prévoit 25 millions $ pour les cinq prochaines années pour la recherche, la prévention et le traitement des dépendances. Le gouvernement doit avoir la «flexibilité» de hausser rapidement les montants si la légalisation du cannabis réserve des surprises et des besoins plus grands.

Jeudi, l’Association pour la santé publique du Québec, l’Association des intervenants en dépendance du Québec et le Conseil québécois sur le tabac et la santé ont salué le projet de loi 157. Ils y voient une approche prudente et sensée, des mesures qui protégeront adéquatement la santé de la population.

Même s’ils suggèrent des bonifications au projet de loi, ils sont loin de l’analyse de la Coalition avenir Québec (CAQ), qui le juge trop permissif, trop timide et qui déplore qu’en 2020, on retrouvera plus de succursales de SQC que de rôtisseries St-Hubert au Québec. 

Le Québec et toutes les provinces sont forcés de légiférer pour répondre à la promesse électorale de Justin Trudeau de légaliser le cannabis. La prohibition n’a pas eu les effets escomptés, d’accord, tentons autre chose. Mais faisons les choses correctement, et non dans l’empressement et la partisanerie.